mercredi, 26 mars 2008
[Vie Quotidienne] Freaks
Parfois, en rentrant de chez ma chère et tendre, je passe devant une maison située aux alentours de la mienne, et il arrive que dedans j'aperçoive un homme, 55 ans peut-être, assis à une petite table, face à la fenêtre. Ses yeux bleus révulsés, sa mâchoire carrée, son nez retroussé, le rendent effrayant, mais traduisent surtout la déréliction dans laquelle le laisse la société. La première fois que je l'ai entraperçu par sa fenêtre ouverte, j'ai vite détourné mon regard ; j'ai alors croisé une femme qui promenait son chien, un bouledogue ; et le chien avait la tête du type que je venais de voir. (Ou l'inverse.)
L'humanité qui me passionne se divise en deux catégories de personnes : les gens que j'ai envie de tuer, et les gens que j'ai envie d'embrasser. On rencontre ces êtres humains un peu partout, dans tous les endroits que l'on fréquente : bus, faculté, travail, boîte à partouze, que sais-je encore, tout ça c'est votre vie.
Il y a un homme, qui emprunte parfois le même bus qu'il m'arrivait d'emprunter passé un temps, pour qui j'éprouve une sympathie infinie. J'ignore son prénom, je l'appellerai Gérard, après tout ça lui va bien, et ça vous en dira déjà un peu sur lui. Gérard doit être âgé d'environ 55 ans, peut-être 60 ; la bedaine dépassant sur la ceinture, il s'habille dans des costumes simples, pantalon gris, polo bordeaux, veste de daim beige. Sa démarche est mal assurée ; il ressemble à Hardy, vu d'un peu loin. Mais c'est en s'attardant sur son visage que l'on accède à toute sa bonhomie : de forme ronde, il porte des lunettes à culs de bouteilles posée sur un pif plutôt fin, aussi inattendu soit-ce. Ses cheveux gris se perdent dans le temps et font des vagues et des remous ; d'aucuns diront que ça lui donne un air de savant fou.
Si j'aborde sa bouche pour finir, c'est parce qu'elle est la première chose que l'on voit chez Gérard ; parce qu'elle est au centre des commentaires physiques que l'on partage en sourdine de son siège ; parce qu'elle fait certainement l'objet de moqueries de la part d'une partie majoritaire de la populace outrancière qui remplit les bus quotidiennement ; parce que, si elle a toujours eu cet aspect, elle a sans doute été à l'origine de brimades cruelles comme seuls les adolescents savent en concevoir derrière leurs boutons et leur obsession pour les chattes.
(Tenez, parmi les gens que j'ai parfois envie de tuer dès la première vision, en tête viennent les pubères, et c'est une pulsion qui ne date pas d'hier, à vrai dire elle n'a jamais été aussi forte que quand je les fréquentais moi-même pour en avoir été un au même moment. Leur voix troncharde, leur manie de se gaver de toutes les merdes possibles, qu'elles soient télévisuelles ou radiophoniques (leur grande passion étant d'écouter les émissions de confessions des radios libres où untel de 17 ans ¾ vient parler de ses pratiques masturbatoires, ou unetelle de 15 ans de ses relations complexes avec ses cops depuis que son copain s'est mis en tête de toutes les tripoter une à une, ou un autre tel de son plaisir à traquer les taches de sang sur les pantalons de ses camarades féminines pour ensuite les charrier sur leurs règles et les défaillances de leur protection, ou à une autre telle de venir cracher sur les mecs qui sont tous des cons — mais comment l'en blâmer, comment lui donner tort ? — ), et leur tendance à se regrouper pour diviser le peu d'intelligence qu'ils ont, m'exaspèrent jusqu'à me rendre fou.)
La bouche de Gérard est difficilement descriptible. A moitié souriante, elle s'ouvre rondement sur des dents disparates plantées de travers, et ses lèvres ne cessent de bouger, donnant l'impression qu'il mâche sa langue, qu'il ne manque par ailleurs pas de sortir de temps à autre pour s'humecter. Parfois le mouvement perpétuel cesse, quelques secondes, pour mieux reprendre, babines, dents jaunes ou grises prêtes à tomber, ouverture/fermeture, sans que cela ne semble provoquer chez lui la moindre gêne.
Indubitablement, Gérard en a souffert à l'école, et peut-être même dans sa famille, face à des parents effrayés d'avoir donné naissance à un monstre. Il a connu les allusions, les insultes directes, les métaphores animalières — hippopotame, poisson rouge —, le rejet certainement des quelques filles pour lesquelles il a pu ressentir quelque chose et qui jamais n'auront voulu poser leurs lèvres douces sur les siennes de peur de se les faire bouffer , et le dégoût de les voir accolées à des bites sur jambes avant de se faire jeter indignement.
Mais quand je regarde Gérard dans le bus, ses yeux ne traduisent jamais les souffrances qu'il a pu connaître. Non pas qu'il les ait oubliées, ni même bien vécues ; simplement il semble être passé par-dessus et, sans doute, survoler celles que pourraient lui faire subir les regards haineux des petites tricoteuses rachitiques qui hantent aujourd'hui les bus de leur hululement caverneux réactionnaire.
Gérard semble mû par une sympathie et une innocence intrinsèques, de celles qui pourraient me faire croire en Dieu et en l'homme.
Je le regarde, un peu fixement, avec un sourire figé qu'il pourrait prendre pour moqueur ; je jette un œil vers son bas-ventre complètement rond, caractéristique des gros ; la fille (16-17 ans) à côté de lui se lève, il rabat ses jambes pour la laisser passer, il lève la tête vers elle lui sourit du peu de dents qui lui reste ; je crains que cela ne provoque chez elle un mouvement de recul, mais non, joie, elle lui sourit franchement à son tour ; tous les humains ne sont pas cruels.
Je voudrais parler à Gérard, lui dire que par le simple contact visuel que j'ai eu avec lui j'ai eu l'impression d'en apprendre plus que par bien des conversations ; je voudrais qu'il me parle, je pense que c'est un homme très intelligent. Hélas il a du louper pas mal d'emplois à cause de son physique, mais voilà, c'est aussi ça la discrimination, celle de toutes ces ultra-minorités, si rares et individuelles qu'elles ne peuvent pas fonder une association d'autodéfense contre le racisme anti-laids.
Je regretterai certainement de ne pas avoir connu Gérard plus que ça.
Alors à l'homme-bouledogue, à Gérard, à John Merrick l'Elephant Man, aux Freaks de Tod Browning, aux trisomiques, aux martyrs d'une société qui n'exige que la beauté, à tous ceux qui subissent le pire racisme de tous, celui qui refuse la laideur, je vous aime, parfois vous me donnez envie de pleurer, de vous prendre dans mes bras en riant, vous êtes ce que l'humanité a produit de plus beau.
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samedi, 15 mars 2008
[Vie quotidienne] Les Vieux
Les vieux sont des gens étranges. Ils obéissent à des règles de vie drastiques alors qu'ils n'ont plus rien à foutre ; — c'est un peu comme si une nouvelle nature avait pris ses droits sur eux.
« RTL, il est 7 heures. »
Immuablement, chaque matin, le radioréveil posé sur une table de nuit trop bien ordonnée, entre un verre d'eau à moitié vidé et un sachet de Smecta, se déclenche et laisse s'élever la voix du type qui va faire le bilan quotidien du nombre de morts dans la bande de Gaza. C'est l'heure pour Robert de se lever, non pas avec l'ami Ricoré, mais avec sa femme Renée, qui dort dans la pièce d'à côté, parce que sinon les ronflements, hein.
Débute une journée réglée comme une journée de vieux : on va au marché à 8 heures ; et puis on rentre après avoir papoté avec la Ginette qui a mal la hanche ; et ensuite on regarde les Z'Amours en se remémorant le temps du bonheur à l'ombre d'une Renée en fleur, puis Attention à la Marche pendant que l'autre prépare deux steaks et des Panzani ; et ensuite on mange, en silence, pendant que Pernault ouvre son JT avec le sujet le plus important du monde, donc la neige dans le Lubéron ; et ensuite on fait la sieste, jusque 17 heures, cette heure sonnant le top départ des Chiffres & des Lettres, laquelle est suivie assez vite par Questions pour un Champion et ses candidats toujours joyeux de repartir avec une encyclopédie sur les troncs de chêne. Vient alors le dîner, dans la salle à manger silencieuse, à peine secouée par le vent qui fait claquer les volets ; puis on va au lit, chacun de son côté, sans se parler, sans s'embrasser ; les étreintes ne sont plus un réflexe.
Robert et Renée ne savent pas depuis combien d'années ils ne se sont pas embrassés sur la bouche ; depuis combien de temps elle n'a plus senti sa main passer dans ses cheveux-bigoudis, depuis combien de décennies elle n'a pas posé sa tête sur son ventre aujourd'hui bedonnant. La dernière fois qu'ils ont fait l'amour, ils ne s'en souviennent pas ; — et puis quelle importance après tout ? s'ils ne l'ont pas refait, c'est que l'ultime partie de sexe n'avait pas été aussi bonne qu'avant.
Pourtant, à n'en pas douter, ils s'aiment encore ; — peut-être pas à l'identique, mais tout de même, cinquante années de vie commune ça crée un attachement, mêlé d'exaspération certes, mais immuable malgré tout.
Robert et Renée ont du mal à supporter leur vie de vieux. Il ne s'agit pas seulement du naufrage physique que cela représente, mais surtout de la vision qu'on a d'eux, dans la société. Robert et Renée perdent peut-être un peu la tête, mais ne sont pas encore totalement cons ; et de ce fait ils ressentent bien la gêne qu'il créent dans une population qui a fait de la jeunesse sa valeur suprême, mais qui, pour se donner bonne conscience, n'avoue pas explicitement qu'être jeune c'est cool, — qui dit juste qu'être vieux c'est horrible. Oh, évidemment, elle ne va pas le dire comme ça ; elle préfèrera dire qu'à partir de 25 ans c'est mieux de mettre de l'anti-rides, que la cellulite est un problème qui se traite tôt, et que les mecs ne supportent pas la moindre rondeur. Néanmoins, elle nuance tout cela, laisse transparaître les signes d'une fausse humanité bassement hypocrite, soulage sa conscience : il ne faut pas que les vieux se sentent mal. En conséquence de quoi elle évitera d'utiliser cette appellation, vieux, qui pourrait sonner un peu trop violemment à leur oreilles rabougries et affaiblies par l'âge. Elle préfèrera donc les nommer personnes âgées, seniors, personnes du troisième âge, voire anciens, pour aller jusqu'au bout dans la démagogie. Elle oublie donc au passage que les vieux sont vieux, et qu'ils ne vont pas tarder à mourir (ou à passer à un état de non-vie, si vous préférez). Elle crée également chez les vieux une honte ardente de leur âge : ce qui fait souffrir ces gens-là, ce n'est pas tant le fait d'être vieux que le fait qu'on se comporte comme si ce n'était pas le cas.
Cet état de fait, Robert et Renée ne sont pas encore assez séniles pour ne pas le ressentir dans toute sa bassesse. Insupportables leur sont ces discours mielleux sur le respect des personnes du troisième âge qui, faussement, tentent de faire la fierté des personnes âgées en leur disant vous restez jeunes. Robert et Renée veulent qu'on les considère comme ce qu'ils sont, des vieux, et que cette considération s'accompagne du respect qui est dû à ceux qui connaîtront bientôt la mort.
Plus tard ils seront en fauteuil roulant. Ou plutôt, par une métonymie assez courante, ils seront des fauteuils roulants. Quand on les baladera à travers un couloir encombré, la personne qui les poussera ne criera pas écartez-vous, une personne en fauteuil doit passer, mais poussez-vous, y a un fauteuil !. Avec personne dedans, certainement.
Jusqu'à la fin donc, Robert et Renée resteront vieux. À un moment toutefois, sauf si la mort les prend par surprise, ils redeviendront jeunes. Trop peut-être, eu égard à ce que la société attend d'eux : ils adopteront un comportement infantile, se mettront dans une position d'attente constante de soins, de chouchouteries, bouderont s'ils ne sont pas satisfaits, requérront une attention constante de leurs enfants devenus parents, et emmerderont ces derniers jusqu'à leur mort. Ils subiront également la désaffection de leurs petits-enfants, ces derniers préférant garder de leurs grands-parents l'image qu'ils avaient quand ils ne pensaient pas encore que ces êtres bienveillants finiraient pas mourir. Robert ira à l'hôpital ; Renée sera internée dans une bonne maison de retraite.
Après avoir vécu cinquante années en commun, malgré une séparation des chambres à mi-parcours, Renée et Robert risquent de finir leur vie à 50 kilomètres de distance, éloignés par la vie, dira-t-on.
Dans son lit d'hôpital, Robert a du mal à conscientiser l'idée qu'il ne reverra jamais sa maison, avec son gros fauteuil confortable et son jardinet qui doit d'ailleurs être totalement pourri par les mauvaises herbes. Il sait juste que pour le moment il est dans cette chambre blanche, face à la prison, et qu'il doit se taper les commentaires chauvins des journaleux sportifs qui officient dans les tournois de tennis en s'extasiant dès que Grosjean marque un point — ça doit être tellement rare qu'on apprécie toujours l'exploit. Ses jambes ne fonctionneront certainement plus jamais, mais il préfère sûrement feindre de l'ignorer. Il n'en reste pas moins qu'il envie les locataires de la prison d'en face : la différence entre lui et eux, il le sait, c'est qu'eux sortent debout.
Si Robert devait tirer un bilan de sa vie, il dirait qu'elle n'a jamais été totalement heureuse, mais qu'elle est aujourd'hui entièrement malheureuse.
Un jour, par chance, il pourra enfin rejoindre Renée à la maison de retraite ; il mourra près d'elle. C'est un soulagement pour tout le monde : sa famille, sa fille, et les infirmières de l'hôpital excédées qui ont failli voter une pétition pour légaliser l'euthanasie pour les gens prénommés Robert.
Les infirmières sont gentilles et attentionnées ; — hélas elles ne sont pas à la hauteur des attentes de Robert — sur le plan physique s'entend. Il y a quand même une petite jeunette pas mal foutue qui lui redonne « du poil de la bite », comme il aime à dire.
C'est bien sa seule consolation lorsqu'il se souvient de son petit-fils qui, jusqu'à ses 10 ans, grimpait dans son lit à ses côtés à l'aube et terminait sa nuit contre lui, ce gros ours ronflant — ce gros ours grâce auquel, mais ce petit con ne s'en rendra pas compte avant 20 ans, il vit.
Quand sa propre disparition est la seule perspective que l'avenir ait à nous offrir, on tente de profiter de tout. Robert n'y parvient pas ; — au lieu de ça il sombre irrémédiablement, conscient que son corps ne tardera pas à lâcher prise — peut-être pour son bien et celui de tous finalement.
Bientôt, il le sait, il y aura la mort ; — et ne resteront que les traces de ses doigts sur la petite glace qui lui servait à se raser.

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mercredi, 05 mars 2008
[Vie quotidienne] Le Bus
J'aime le bus ;
j'espère que c'est réciproque.
Il faut dire qu'avec tout ce que je lui donne, il a intérêt à m'aimer. Sinon, c'est un gros connard. Et moi aussi, parce que je suis en train de reprendre sans vergogne mon article sur le cinéma publié précédemment sur cette page d'infortune qui, telle le radeau du blaireau, ou de la méduse, enfin bref...
Le bus fait partie de ces lieux hautement appréciables pour le misanthrope que je suis. Est-il en effet un lieu plus propice à l'observation de ceux que les politicards appellent mes concitoyens ? Eh bien non, bande de cons.
D'abord, il y a l'attente à l'abri-bus. S'il pleut, on peut observer un phénomène intéressant ; on voit les badauds courir en tous sens comme si la pluie qui leur tombait sur la tronche était constituée d'obus, puis s'abriter sous l'abri-bus, contre le panneau publicitaire avec Yannick Noah en boxer blanc à coeurs. C'est un moment où les regards s'attendrissent, où les langues se délient, où les bites se raidissent pour peu qu'une femme étourdie n'ait pas prêté garde à la météo et soit sortie avec un petit haut aguicheur. Le dialogue social se met en place ; les vieux sourient aux jeunes. Certes la réciproque est rarement vraie, tant les jeunes sont effrayés par les regards mornes et désespérés de leurs ainés. On se retrouve alors tous solidaires, unis dans la résistance face à l'envahisseur humide.
Donc on attend le bus. Parfois on dit bonjour à ceux qui attendent aussi. Parfois on leur demande l'heure ; parfois ce sont eux qui demandent. Certains viennent aussi de temps à autre se renseigner afin de savoir quand passe le prochain bus. Contrairement à la légende, les bus sont rarement en retard. Conformément à la légende, il ne sont jamais en avance. Conformément aux horaires, ils sont le plus souvent à l'heure.
Quand les gens remarquent l'arrivée du transport, ils se préparent soigneusement pour la difficile épreuve de la montée. On dégaine le porte-carte, on sort le ticket, ou bien sa monnaie. Le concours tacite qui se met en place à ce moment est toujours amusant ; il s'agit d'être idéalement placé pour être pile devant la porte quand le bus s'arrêtera. Celui qui est capable de cet exploit gagne instanténement le respect de ses co-véhiculés. Celui qui est le plus éloigné sera irrémédiablement méprisé par ses semblables ; ces derniers ont déjà oublié que la veille c'étaient eux qui avaient perdu.
Arrive donc le moment tant attendu du chargement des boeufs. Tout le monde se presse vers l'entrée ; personne ne veut être mis à l'écart, personne ne veut rester sur le carreau. Il faut monter dans ce bus ; c'est une question de vie ou de mort. Qu'importe si des gens sont tabassés, lapidés, piétinés. À l'entrée, deux alternatives : rester dans le droit chemin, exécuter son devoir de citoyen responsable et réfléchi, et payer son trajet en achetant un ticket ou en compostant le sien. Ou bien rester dans le droit chemin, exécuter son devoir de citoyen responsable et réfléchi, et ne pas payer. À ses risques et périls. Mais il faut savoir vivre aventureusement, sinon la vie n'a plus de saveur ; elle en prend tout de suite plus quand on se retrouve avec une amende de 40 € et le sentiment d'avoir fait quelque chose de subversif. Quand on a payé, on est généralement content d'être contrôlé. C'est avec une fierté à peine dissimulée que l'on sort sont billet fraîchement validé et qu'on le tend au contrôleur, en espérant que celui-ci se sente soudainement inutile. On ressortira donc de ce lieu avec la conscience tranquille et le sentiment du devoir accompli.
Lors de la montée, on peut - ou pas - dire bonjour au chauffeur. S'il arrive qu'un chauffeur un peu naïf dise bonjour à ses clients dès leur entrée dans le bus, on constate souvent que celui-ci s'arrête au bout de quelques temps ; de fait la plupart des gens observent généralement le silence au lieu de répondre simplement par le même mot. Si l'on a l'habitude de dire bonjour au chauffeur, on peut considérer qu'on a un nouvel ami, mais un ami tout à fait spécial. Un ami à qui on ne dit jamais autre chose que bonjour et qui ne nous dit jamais autre chose que bonjour. C'est une relation simple mais chaleureuse ; généralement, au bout d'un certain temps, le chauffeur nous dit bonjour avant même qu'on ait eu le temps de le lui dire. Parfois, on le croise dans la rue en train de promener son chien ; de nouveau on s'échange des politesses.
En attendant ce mouvement extrêmement complexe qu'est celui de la descente, on observe les gens alentour. Force est de constater que ceux-ci prêtent à rire, et donnent à pleurer. On rencontre dans le bus des gens de toutes catégories, de tous genres, de toutes classes. Il y a des hommes, des femmes, des qu'on n'arrive pas à déterminer leur sexe. Des vieux, des jeunes ; des riches et des pauvres. Il y a ceux qui tiennent à tout prix à avoir une place assise, mais pas n'importe laquelle ; ils veulent une place assise dans le sens de la marche. Sinon, c'est le bordel. Souvent ces gens sont des femmes de plus de 60 ans.
C'est toujours avec une jovialité inavouée que l'on accueille vers 17 heures les collégiens rentrant d'une rude journée de glande. Jamais l'expression de De Gaulle selon laquelle ''les Français sont des veaux'' n'a été aussi vraie. Ils débarquent tous dans ce lieu exigu, en se poussant et en criant, pensant sûrement que ça les aidera à monter plus vite. Ils dérangent les vieux ; mais de toute façon les vieux sont toujours dérangés par tout le monde. Souvent les jeunes détériorent le matériel. Il faut bien que jeunesse se passe, et que débillité s'exprime. À ce moment, il arrive qu'un vieux sente qu'il doit intervenir, regrettant d'avoir été trop jeune pour le faire en 40. Il se lève alors de son fauteuil, arrive vélocement derrière le jeune chenapan, et exécute avec la vitesse d'une fronde une petite tape sur le crâne du boutonneux. Celui-ci est d'abord surpris, comme le voulait le vieux. Ce dernier, complètement investi dans son rôle auto-proclamé de justicier urbain, lui fait des remontrances ; il lui explique que c'est pas bien d'abîmer le matériel, et ajoute à l'intention du gosse qu'il est bien mal élevé. Ce à quoi le gamin meugle pédantement, comme pour donner raison au vieux, ''meuh non chuis pas mal élevé''. Le vieux lui dit alors de s'asseoir et de se calmer ; l'autre répond que de toute façon il descend là. Aussitôt dit, aussitôt fait. Une fois le bus vidé de sa vermine, on sent la fierté dans le regard loucheux du vieux dissimulé derrière ses lunettes. Il se sent fort ; il se sent utile. Sa moustache blanche fraîchement taillée frise ; il passe sa main dans ses cheveux coupés en brosse. Généralement, il profite de cet instant de gloire pour aborder le sujet avec un autre vieux, histoire d'être sûr qu'il a bien agit, et surtout d'être sûr que les autres ont vu cet acte héroïque. Souvent, le dialogue est entièrement consensualisé par la proximité d'âge.
Dans le bus, on a souvent envie de tuer des gens. Comme ça, sans raison. De la même façon qu'un coup de foudre peut rendre amoureux de manière instantanée, il existe un coup de foudre qui donne instantanément envie de tuer. Il y a par exemple la femme rachytique qui tente de rester jeune. Elle a des cheveux carotte, un yorkshire dégueulasse qui pue ; à moins que l'odeur ne provienne d'elle. Ses jambes ressemblent à des javelots ; pourtant elle a l'impudeur de les exhiber. Elle sourit à tout le monde. Les gens sont tellement cons qu'il suffit de se balader avec un chien pour les séduire ; du coup tout le monde lui sourit. Je redoute toujours le moment fatidique où elle va poser ses yeux dans les miens pour savoir si je suis moi aussi séduit. Elle doit rechercher dans mon regard une lueur complice ; elle ne s'aperçoit sûrement pas que c'est l'envie de meurtre qui fait briller mes pupilles.
Il y a aussi la nana de 15 ans avec son écharpe de l'OM et sa voix de poissonnière fraîchement débarquée du stade Marcel Picot (elle a beau avoir une écharpe de l'OM, elle habite à Nancy). Généralement, elle trouve au cours du trajet une copine, ou du moins une oreille pour débiter sa vie à coups de ''t'vois'' ou de ''qu'y me fait''. C'est un moment difficile, surtout quand elle annonce fièrement, après avoir monologué sur les résultats de la dernière journée de Ligue 1, que son petit copain lui a dit par SMS qu'elle était ''trop intelligente''. À ce moment, on pouffe discrètement et on se replonge dans son livre parce que sinon on risque de commettre un crétinicide.
Dans le bus, on voit toujours les mêmes gens, et à terme c'est une sorte de réunion de groupe quotidienne à laquelle on assiste. De fait, on tente de faire connaître aux autres passagers ses goûts. On peut par exemple sortir fièrement dès son arrivée un bouquin de Desproges, de Houellebecq ou de Vian en espérant que les gens remarquent cette preuve d'intelligence. On peut tenter de faire croire qu'on a des relations sociales poussées en restant le trajet complet avec un téléphone collé à l'orifice oral ; de préférence on parlera fort pour que les gens comprennent que l'affaire qui nous préoccupe est de la plus haute importance, ou que la personne avec qui on discute est super-hypra-cool. On peut également s'enfermer dans l'écoute de musique avec un lecteur MP3 ; l'ennui étant que s'il est louable de vouloir pousser le son au maximum de sorte que les partenaires de voyage s'esbaudissent de nos goûts musicaux, lesdits partenaires ne perçoivent généralement que les percussions ; du coup ils pensent qu'on écoute de la merde. Ce qui peut aussi être le cas. Si l'on prend le bus avec des amis, on préfèrera se loger au fond. S'il s'agit d'un groupe d'adolescents mâles, les conversations tourneront essentiellement autour du cul et s'émailleront de rires gras et de mots grossiers qu'on a pourtant appris à ne pas utiliser ; mais utiliser des gros mots ça fait rebelle.
Vient enfin le moment tant attendu de la descente ; après tout c'est pour ça qu'on est monté. On peut alors repérer les néophytes, si cela n'a pas été fait lorsqu'ils ont composté leur ticket à l'envers ou lorsqu'ils se sont cassés la gueule sur un coup de frein un peu sec. Le néophyte, à l'approche de la descente, se met subitement à paniquer ; c'est génétique. Ainsi, dès que le bus a dépassé l'arrêt précédant celui où il doit descendre, le néophyte se lève précipitamment et appuie frénétiquement sur le bouton rouge de demande d'arrêt. Il vérifie que la lumière au dessus du chauffeur s'est allumée ; il se cale alors devant la porte. Les pieds sont parallèles, le regard est vif, l'adrénaline monte. Dix mètres avant l'arrêt, c'est l'explosion dans le cortex du néophyte ; il mitraille violemment le bouton d'ouverture des portes alors même que le bus roule encore. Si, dans les deux secondes suivant la stabilisation du véhicule, les portes ne sont pas ouvertes, c'est le drame. Le néophyte se met alors à brailler ''la poooorte'' à l'intention du chauffeur. En cas d'absence de réaction, le néophyte se précipite vers l'avant, engueule le conducteur et bouscule les gens en train de monter pour être sûr de toucher le trottoir. Il a frôlé la mort et en est conscient. Il est sauvé, essouflé mais sain, et jure qu'on ne l'y reprendra plus. Il peut y avoir chez les néophytes des cas de pétage de plomb ; j'ai par exemple vu une femme tirer violemment sur le système de secours pour ouvrir les portes tant elle était effrayée de voir que le bus mettait du temps avant de trouver une place sur l'aire du terminus. Son regard était empli de frayeur et d'incompréhension ; j'avais personnellement simplement envie de la tuer. Dans d'autres cas, le néophyte oublie tout simplement de faire attention à l'endroit où il doit descendre ; se rendant compte de son erreur, il parcourt les trois mètres le séparant de la sortie en une demi-seconde, et tue deux personnes au passage.
Les comportements du néophyte diffèrent en tous points de ceux de l'habitué. L'habitué se lève tranquillement, demande paisiblement l'arrêt, attend gentiment que le bus soit stoppé avant d'appuyer sur le bouton d'ouverture des portes, et si par hasard les portes ne s'ouvrent pas à sa demande, il se contente d'attendre le prochain arrêt ; après tout un peu de marche n'a jamais tué personne. L'habitué ne tombe jamais dans le bus ; du reste il peut faire tout le voyage debout sans se tenir nulle part ; c'est un vrai surhomme. Pour un peu, il pourrait presque exécuter quelques mouvements de gymnastique histoire de divertir la galerie pendant le trajet.
On sort alors de ce lieu, éreinté par nos observations, courbaturé par notre position, emmerdé par ces vieux cons, exaspéré par ces jeunes fions, égayé par tous ces moutons.
Et là, comme dirait le commissaire Bougret à son fidèle adjoint Charolles : EN TURE VERS DE NOUVELLES AVENROUTES !
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lundi, 03 mars 2008
[Vie Quotidienne] Le Cinéma
J'aime le cinéma ; j'espère que c'est réciproque.
Enfin, avec tout ce que je lui file par an, il a intérêt à apprécier ma présence dans ses fauteuils molassons s'offrant ouvertement aux fesses du monde sans la moindre gêne. Ou bien c'est un gros connard, na.
Pourtant, si je suis généreux envers ceux que j'aime, je n'en reste pas moins radin avec le cinéma (faut dire qu'à 9,50 € la place pour avoir droit à 10 minutes de pubs avant le film et seulement 2 bandes-annonces, y a de quoi), et j'aime bien débourser le moins possible dans les séances auxquelles je me rends. C'est pourquoi je consulte systématiquement les tarifs préférentiels dont je peux bénéficier suivant les horaires. J'aime par exemple un cinéma qui annonce dans sa fiche horaire :
"Tarif spécial étudiant (je suis concerné) : 6,2 €.
Toutes les séances de 14 h sont à 4 €, même pour les femmes, les grabataires et les paraplégiques.
Tarif normal en revanche pour les Juifs et les aveugles, surtout si ces derniers sont sourds parce qu'on se demande bien ce qu'il peuvent venir foutre dans un cinéma"
Une fois confortablement installé, c'est-à-dire en ayant pris bien soin de vérifier que personne ne squatérise les fauteuils adjacents, et en ayant également pris bien soin de mesurer la largeur de la pièce et de la reporter proportionnellement à celle de l'écran pour me caler pile au milieu, quitte à devoir me mettre à cheval sur deux places, une fois bien installé, disais-je, je suis bien installé. La majeure partie du temps je prends soin de disposer mon sac dans le fauteuil de gauche et ma veste dans le fauteuil de droite, histoire d'éviter tout installation opportune de ce que les politicards appellent un ''compatriote'' alors que je n'ai jamais demandé à vivre sous le même drapeau que ce mollusque dont la principale activité journalière semble être d'importuner le paisible et tolérant misanthrope que je suis. Evidemment, si ce compatriote n'est pas mon compatriote et s'appelle Megan Fox, ça change beaucoup de choses. Si ce compatriote est un(e) de mes plus chères ami(e)s, ce sont au contraire tous les fauteuils de la rangée que je rendrai inaccessibles aux étrangers afin que celui-ci/celle-ci puisse loger son gras... son gracieux fessier dans les renfoncements proches du mien.
Une fois mis en place, je suis prêt pour le début de la séance. Celle-ci s'ouvre de coutume par les bandes-annonces. Il s'agit généralement du moment que je préfère. Quoi de plus plaisant en effet que cette avalanche d'images lancées à une vitesse épileptique dans le but de nous convaincre que ''notre film, c'est pas de la merde'' ? Nous avons d'une part les chefs d'oeuvre annoncés, dont le film promotionnel ne peut que nous renforcer dans notre conviction intime qu'il s'agit de l'évènement de l'année ; et d'autre part les navets dont on peut ainsi voir tous les meilleurs moments en l'espace de 2 minutes, ce qui nous évitera par la suite de souffir une projection complète de ces indigestes voire vomitives casserollées.
Généralement, quand on va au cinéma, c'est pour voir un film que l'on a envie de voir, ou bien c'est que l'on est très con. À la limite, si l'on va voir un mauvais film, ça peut être parce qu'on veut passer un très agréable moment navet/pop-corn bien fendard entre potes , ou parce que la fille que l'on désire séduire tient absolument à voir ce dernier, mais dans ce cas la question de savoir si cette fille mérite vraiment d'être séduite se pose. Sauf s'il s'agit de Megan Fox évidemment.
Le cinéma reste le meilleur moyen d'apprécier un bon film, loin devant la télé et très très loin devant le résumé soporifique que certains abrutis trop loquaces ne peuvent jamais s'empêcher de faire, gâchant au passage tout effet de surprise en dévoilant d'entrée de jeu par exemple que Bruce Willis est en fait mort dans Sixième Sens. Comment ça fallait pas le dire ?
Néanmoins, des évènements peuvent gâcher la projection.
Un envahissement des accoudoirs par le voisin par exemple, s'il peut-être pris pour une tentative de drague pour le cas où le voisin serait du sexe opposé ou du sexe identique mais attiré, est généralement un élément gênant dans le plaisir (sauf si votre voisin est du sexe opposé ou du sexe identique mais attiré et vous aussi). C'est souvent générateur de guerres psychologiques menées tout en finesse par des regards de biais sur l'accoudoir pour voir si ce connard n'a pas foutu sa patte graisseuse dessus ou plus simplement par une tentative d'imposition de notre membre antérieur à côté du sien - le tout dans l'espoir de voir ce dernier quitter le lieu saint.
Plus gênant est l'imbécile heureux qui se croit obligé de rire plus fort que les autres pour bien montrer qu'il a bien saisi l'humour du film. Il faut généralement être catholique ou très self-mastered pour éviter de lui envoyer son paquet de pop-corn sur la tronche. Et qu'importe si le pop-corn fait plus de bruit que le suscité imbécile quand on plonge la main dedans pour en tirer une poignée et l'enfoncer goulûment dans son orifice oral. Et qu'importe si le bruit provoqué par ledit orifice oral lors de la mastication du maïs pop fait toujours plus de bruit. On est de toute façon toujours bien plus tolérant avec soi-même qu'avec les autres, surtout si on est catholique ou self-mastered.
Il y a parallèlement à ça des vrais plaisirs existant en dehors du cadre limité de l'écran anciennement blanc désormais habité de couleurs et de formes toutes plus diverses les unes que les autres. En tête de ceux-ci, indescriptible est celui que l'on ressent lors d'un film effrayant, lorsque tout le monde sursaute dans la salle, puis se tourne vers son voisin en riant d'un air de dire ''haha je m'y attendais''. Généralement la réaction à avoir à ce moment de la relation avec notre tendre co-spectateur est de lui gueuler ''bouh !'' avant même qu'il ait eu le temps de sourire.
Puis le film se finit. C'est le moment de la sortie, toujours vif en émotion également, parce que si le film a été bon on se sent imprégné de son histoire ; on a alors le sentiment d'avoir vécu nous-même quelque de chose d'effarant que personne ne peut comprendre, et on se sent soudainement tout à fait supérieur au péquin lambda croisé au détour de la rue St Jean.
Si l'on est étudiant, on va alors boire un coup avec ses amies pour s'amuser à enculer les mouches. C'est-à-dire que l'on va se divertir en décortiquant chaque scène, en cherchant chaque message caché dans chaque recoin de plan, et cherchant chaque émotion dans chaque regard de chaque acteur. C'est la chaque-attitude.
On rentre ensuite chez soi, usé comme un cheval fourbu ou comme un académicien ; content de sa journée ; content d'être un branleur.
Et on est surtout fier d'avoir pu tenir aussi longtemps sur le sujet du cinéma après s'être vu lancé à la gueule le défi d'un texte sur ce thème par deux amis cet après-midi à la Fac, tout ça parce qu'à la base on a fait une vanne pas trop naze dont on se rend compte maintenant qu'en fait elle l'était bel et bien (naze).
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