dimanche, 18 mai 2008
[Poursuites] Sur un chemin de campagne (Partie 1/2)
C'était un triste après-midi de juin...
En attachant ses cheveux, Caroline dit à Jonathan qu'elle aimerait beaucoup aller se promener avec lui, on pourrait aller dans les champs et manger du gâteau sous un arbre. L'idée sembla romantique et, soumise par la fille avec laquelle Jonathan formait un couple depuis un mois, n'apparaissait pas refusable.
On irait donc se tenir par la main dans un champ de blé en cette fin d'après-midi, en plus le temps était beau et on était en vacances...
Peu de temps après en avoir décidé ainsi, sous le vert feuillage parasolaire d'un arbre isolé à l'intersection de deux champs, Caroline et Jonathan en vinrent à manger le gâteau qu'elle avait consciencieusement mitonné. Malheureusement il n'était pas très bon, ce gâteau, pour tout dire il était même raté, mais Jonathan n'en voulut rien dire, pour rien au monde il ne voulait blesser cette fille qu'il aimait tant embrasser.
Sous prétexte qu'ils habitaient un petit village, Jonathan et Caroline passaient dans leur lycée pour les deux nazes de la campagne, les bouseux qui ne connaissent que les vaches. Ils s'habillaient sans goût, n'avaient pour eux aucune distinction physique qui pût être tournée à leur avantage, et avaient bien conscience que cela divertissait ce que l'on appelle leurs camarades qui, regards amusés, chuchotements au creux de l'oreille, prise de distance physique, ne tentaient même pas de dissimuler le mépris avec lequel ils les considéraient. C'était d'ailleurs, sans doute, ce qui les avait rapprochés, assez vite ils en étaient venus à passer tout le temps possible ensemble, pauses et cantine. Tôt le matin, ils se retrouvaient devant l'établissement puis s'y retrouvaient à nouveau après les cours, et si l'un finissait avant l'autre il l'attendait au pied de la statue, sur la place devant. Assez naturellement ils en vinrent à éprouver des sentiments l'un pour l'autre, après tout c'était tout ce qu'il y avait de plus naturel dans leur situation.
Du coup ils en étaient là, sans doute amoureux tous les deux, appréciant les vacances ensemble sous un arbre.
Elle posa sa tête sur ses cuisses et ferma les yeux pour profiter, autant que possible, de la brise qui courait au sol.
On resta dans cette position-là pendant une bonne demi-heure, on ne se dit pas grand-chose - pour quoi faire ? -, on admira le paysage depuis cet endroit qu'aucun d'eux ne connaissait auparavant, on profita de la fraîcheur du soir juilletiste, et on s'endormit sans s'en rendre compte...
Un hibou hululant au dessus de leurs têtes, posé sur sa branche comme un culbuto, réveilla Jonathan et Caroline vers vingt-deux heures. Immédiatement la panique les gagna : à l'évidence ils avaient chacun loupé leur repas respectif et ils n'avaient plus qu'à s'empresser de rentrer chez eux pour assourdir la violence avec laquelle ils seraient accueillis par les darons... mais qu'est-ce que t'as foutu où t'étais, on s'est inquiété tu pourrais prévenir bon sang. Peut-être même qu'on leur interdirait définitivement de sortir à nouveau, pensèrent-ils ensemble, à coup sûr leur amour serait brisé par cette malheureuse incartade au règlement familial, alors qu'ils pensaient vivre leurs vacances ensemble ils les subiraient séparément, chacun chez soi avec pour seul compagnon les remords de cette trop longue sieste, et même peut-être, pourquoi pas après tout, les parents les renieraient et les jetteraient dehors pour en finir avec cette indigne progéniture.
Il était donc urgent de se mettre en route et de se dépêcher, malgré la nuit qui s'était presque complètement installée.
On eut du mal à retrouver le chemin mais à un moment il sembla qu'on était sur la bonne voie...
Main dans la main, Caroline et Jonathan la parcoururent longuement, cette voie - si longtemps qu'arriva un moment où ils se dirent qu'ils s'étaient possiblement trompés, ou en tout cas l'hypothèse devait être envisagée avec sérieux. Lors de cette prise de conscience la nuit s'était déjà faite complètement noire, et même revenir sur leurs pas ne leur apparût pas tout à fait évident.
Que fait un couple de lycéens perdu dans la campagne la nuit ? Il se serre et se soutient et ne sait pas quelle décision prendre. De tous côtés, aucune lumière qui eût pu signifier une forme de vie humaine ne se faisait voir, pas même un phare de voiture ci ou là. Bon, eh bien continuons sur ce chemin, proposa Caroline, ça doit bien mener quelque part de toute façon. Jonathan passa son bras autour de sa taille et ils se remirent à marcher.
À défaut d'avoir une nette vision de ce que serait l'avenir pour les vingt-quatre heures suivantes, ils purent discuter du passé, j'aimais voir les mains de mon grand-père manœuvrer le volant de sa vieille voiture, je n'ai jamais rencontré une fille comme toi, tous les mecs que j'ai connus étaient des cons, mon existence d'avant n'avait pas de sens, je me croyais trop laide pour séduire, enfant j'adorais Superman, gamine je ne ratais jamais le Club Dorothée...
Aussi longtemps qu'ils marchèrent ils conversèrent, puis vint un moment où tous deux se sentirent harassés.
Et l'on prit la décision de s'allonger pour dormir un peu, si ça se trouve le jour ne tardera pas à se lever et on s'y retrouvera plus facilement. Autant dormir plutôt que de perdre son temps à chercher une illusoire issue...
Jonathan et Caroline s'allongèrent sur les cailloux ronds qui recouvraient le chemin et, attachés l'un à l'autre comme à une bouée de sauvetage, s'endormirent....
17:35 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poursuites, chemin, campagne
jeudi, 24 avril 2008
Un accident n'attend pas d'avoir lieu
Je ne sais pas ce qui s'est passé Jeanne ; je venais d'acheter des jonquilles. Je ne sais pas ce qui s'est passé — je venais simplement d'acheter des jonquilles.
Ma voiture, ma petite Clio jaune, enfin la nôtre — tu sais c'est celle qu'on a achetée il y a cinq ans —, elle est détruite ; détruite, comme la voiture de la famille que j'ai percutée ce matin. Je venais d'acheter des jonquilles et je rentrais chez moi, enfin chez nous — mais je ne sais pas ce qui s'est passé Jeanne, vraiment je ne sais pas.
J'ai repris mes esprits les jambes coincées sous mon volant, perdu dans la fumée — mes lunettes avaient valsé. En levant les yeux devant moi, une fois la poussière et les cendres retombées, je me suis rendu compte que j'étais encastré dans une grosse voiture noire ; mais ses passagers n'étaient plus dedans ; à travers son pare-brise, je n'y ai vu personne. Derrière elle je crois avoir distingué une caravane. Je suis parvenu à remettre mes lunettes et à me détacher, mais je ne pouvais pas sortir. Un jeune homme, je ne sais pas d'où il sortait, est venu me parler. Je n'entendais pas ce qu'il disait — tu sais bien que je suis un peu sourd, alors avec le choc tu imagines —, avant de comprendre qu'il me demandait comment ça allait et qu'est-ce qui vous est arrivé monsieur ? Alors j'ai répondu que je venais d'acheter des jonquilles et que je ne savais pas ce qui s'était passé.
Le choc a eu lieu à environ 40 kilomètres/heure. Pour ma part j'ai une clavicule et une côte cassées et le sternum abîmé ; quant à ceux de l'autre voiture, une famille de quatre, le père a une côte cassée, la mère est contusionnée, le plus jeune fils aussi, et le plus âgé n'a rien. Tant mieux. Je ne voudrais pas avoir tué quelqu'un — je ne le supporterais pas. Jeanne je sais ce que coûte la perte d'un être cher.
Je sais bien qu'à mon âge je ne devrais plus conduire, que ça n'est pas très raisonnable, toi-même tu me le dirais — mais je voulais juste acheter des jonquilles, ça devait me prendre dix minutes. En dix minutes on n'a pas le temps d'avoir un accident normalement. Si ? De toute façon, vu que notre Clio est cassée, je ne reconduirai pas. Et puis je pense qu'on m'a retiré le permis. Mais je ne sais pas ce qui m'est arrivé. À ce qu'on m'a dit la famille venait d'en face en tractant une caravane, et puis moi je me suis déporté sur la gauche sans raison et je les ai pris en pleine face — ou inversement. Mais Jeanne je ne me souviens pas de ça ; certainement j'ai dû avoir une perte de conscience à ce moment-là. Je n'ai même pas freiné, paraît-il. À coup sûr, si je m'étais rendu compte de ce qui se passait, j'aurais fait quelque chose — et puis surtout j'aurais eu peur.
Qu'est-ce qui va m'arriver maintenant Jeanne ? Tu le sais toi ? J'ai peur de devoir dépenser plein d'argent — je sais que je suis en tort, mais avec ma petite retraite, tu comprends... Dis, à ton avis, est-ce que ma fin de vie ne pourra être que pauvre et misérable ? Elle l'était déjà un peu, mais je crois que je suis définitivement foutu — et à mon âge mes blessures ne guériront jamais plus vraiment. Est-ce que tu penses que je mourrai tranquille malgré tout ? Tu penses qu'ils m'en veulent beaucoup, dis, hein ? Et dis-moi Jeanne, est-ce que tu m'aimes encore malgré tout ?
Jeanne je te parle mais je suis seul dans cette chambre, tu me manques, et j'ai peur du peu de temps qu'il me reste à vivre.
Jeanne tu sais, je crois que j'aurais préféré y mourir, dans cet accident — à mon avis ça aurait été préférable.
Jeanne tu sais, si j'étais mort, au moins je serais avec toi à cette heure-ci.
21:01 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : accident, poursuites



