lundi, 19 mai 2008

[Poursuite] Sur un chemin de campagne (Partie 2/2)

En fin d'après-midi Michel se rendit compte qu'il y avait sans doute mieux à faire que de s'affaler devant sa télévision pour la soirée. Ceci pris en note, il décida qu'il allait sortir en boîte. Après tout il y rencontrerait peut-être une fille. Et puis qui sait, peut-être serait-elle belle. Et en plus il la séduirait possiblement. Vu cette accumulation de probabilités excitantes, il n'y avait pas de raison de tarder. Michel mangea donc rapidement un steak avec des pâtes puis s'apprêta consciencieusement, coiffure soignée, boutons d'acné éclatés mais pas trop visibles (ouf), chemise noire et plus beau jean, irrésistible sans contestation possible. A 21h30 il quittait son domicile au volant de la voiture parentale, et se mettait en route vers l'Eclair, seule boîte de nuit des environs mais par chance boîte de nuit à la programmation musicale respectable, rock de bonne qualité. Il roula hâtivement, accompagné par la magnifique musique de Beirut qui l'étonnait toujours même après une dizaine d'écoutes... quel génie ce Zach Condon, à dix-neuf ans sortir un album comme Gulag Orkestar ça demande du talent, en voilà une bonne, une vraie musique d'enterrement, enfin pas l'enterrement d'une simple personne aimée, en fait plutôt l'enterrement d'un peuple juif ou tzigane tout entier exterminé, génocidé sur l'autel de va savoir quelle folie. Toute cette beauté alors qu'au fond le soleil se couchait et teintait le ciel de rose orangé, ça l'émut sacrément, Michel.

Il pénétra dans l'Eclair à 22h30, une heure de route c'était le minimum pour relier son domicile et cette boîte, et encore fallait-il rouler vite. Il s'installa à une table avec un verre de vin et commença d'inspecter les environs... allez coco tu vas t'en trouver une, de nana. Il faut dire que Michel avait un vide sentimental à combler depuis sa séparation d'avec Aurélie, survenue trois semaines plus tôt et provoquée par lui-même suite à une paranoïa aigüe construite autour de suppositions inventives, consistant à faire d'Aurélie une cocuficatrice experte. Assez vite il en repéra une, de fille... voilà ta chance mon bonhomme ne la manque pas... il se leva avec son verre et alluma une cigarette - avec ça elles tombent toutes à coup sûr -, et se dirigea vers elle d'un pas tentant d'être assuré. Il lui proposa de lui offrir un verre et, oh, surprise, elle accepta, même qu'elle avait l'air assez enjouée à cette idée. Michel, ton charme est donc bien réel. Longtemps ils discutèrent - elle s'appelait Marie -, elle commanda un Martini et lui juste un Coca, il fallait rester sérieux pour reconduire ensuite. Assez vite ils se sentirent, comme on dit, en phase, d'accord sur les idées politiques, d'accord sur les goûts littéraires et musicaux, d'accord sur les riches les pauvres et le racisme... études différentes mais centres d'intérêt similaires, fumeurs tous les deux, tout pour se plaire dites-donc.

La soirée s'écoula paisiblement...

À un moment on entendit passer du Beck, alors on se leva et on dansa...

Tout ça se calibrait magnifiquement bien, mais les réglementations étant ce qu'elles sont, l'Eclair ferma ses portes à deux heures du matin et relâcha dans la nature toutes sortes d'individus, pour certains un peu défoncés et/ou bourrés, pour d'autres fatigués, et pour d'autres encore, comme Michel et Marie, parfaitement sains, complètement aptes à conduire. Justement, ça tombait bien, Michel devait conduire. Aimablement, et non sans y dissimuler malhabilement un intérêt personnel, il proposa à Marie de la ramener chez elle, elle n'habitait pas trop loin de chez lui, ça ne ferait qu'un petit détour. En roulant ils écoutèrent Sufjan Stevens et continuèrent de bavarder... décidément ils avaient beaucoup à se dire, il n'aurait surtout pas fallu qu'ils se loupassent, ces deux là.

À trois heures Marie était chez elle et tout était en règle, numéros de téléphone échangés, j'ai beaucoup apprécié cette soirée, oui moi aussi, on se rappelle, avec plaisir. Tendre bise pour conclure le tout, au détour d'une joue Michel fut tenté de faire glisser ses lèvres sur la bouche de Marie mais sentit que c'eût été précipité, mieux valait attendre encore un peu - de toute façon à ce rythme là, ça n'était plus qu'une question de jours, en se démerdant bien.

Il repartit donc, seul mais avec la certitude de ne l'être plus pour longtemps... en plus Marie avait l'air bien mieux qu'Aurélie, bien plus intelligente et charmante, en tout cas d'un strict point de vue physique c'était déjà bien mieux. Enthousiasmé par cette nuit qu'il n'aurait même pas osé rêver, Michel préféra, à la route directe qui allait le ramener chez lui, les chemins qui traversaient les champs et qu'il connaissait bien pour les avoir longuement parcourus à vélo dans son enfance. Ça lui prendrait une bonne heure et c'était parfait, à trois heures et vingt minutes il ne se sentait pas pressé de dormir. En se passant le Velvet Underground, groupe qui sublimait toujours son bonheur comme son malheur, il se remémora les événements marquants de la soirée, le premier regard, le premier vertige au cœur, la danse et la découverte de l'autre, bref ce genre de conneries si classiques mais toujours excitantes. Il était encore trop tôt pour apprécier le lever du soleil mais déjà le ciel s'éclaircissait, et puis tout de même ces petits chemins c'est bien plus chouette que les grosses routes que tout le monde connaît, en plus on risque toujours d'y croiser un chauffard alcoolisé, alors qu'ici non, ici on est seul à coup sûr.

Le CD se conclut et Michel entreprit de le remplacer par un autre, tiens pourquoi pas Neon Bible le dernier Arcade Fire, Keep The Car Running et No Cars Go (surtout No Cars Go) sont vraiment de superbes chansons. Il était quatre heures et pour les vingt minutes à venir il lui fallait encore de la musique. Il plongea la main dans la boîte à gant, y attrapa le disque et l'enfila dans le lecteur, puis se remit au volant pour ne pas prolonger cette perte de concentration. Mais soudain l'avant de la voiture se souleva et dans un bruit sourd les roues semblèrent passer sur un dos d'âne. Puis, deux secondes après peut-être, ce fut l'arrière qui se hissa de la même manière. Il n'y avait pourtant, à sa connaissance, aucun ralentisseur sur ce chemin - à quelle fin s'en serait-il trouvé un d'ailleurs ? Sachant cela, Michel, estimant qu'il n'était pas très fin de laisser traîner des arbres comme ça au milieu du chemin, s'arrêta et sortit pour dégager la voie du tronc sur lequel il pensait avoir cahoté.

Mais à l'approche du supposé cadavre arboricole, il fut saisi d'horreur en découvrant deux cadavres humains. Bondissant dans sa voiture il agrippa, assez chancelant, une lampe-torche pour s'assurer de n'avoir pas halluciné. Hélas une vue plus nette ne donna que raison à son impression : ci-gisaient deux personnes enlacées, deux personnes à la tête et aux mollets écrasés par le poids de ses roues. L'une d'elles toussa violemment en crachant, par sa bouche broyée, du sang et des os, dernier signe de vie avant, sans doute, la mort.

Aussitôt Michel, tout à fait paniqué mais très conscient de la chose, appela les pompiers qui eux-mêmes alertèrent les gendarmes. Tout ce beau monde déboula sur les lieux en un gros quart d'heure que Michel vécu assis sur le bord du chemin, pensant aux conséquences du drame dont il était responsable : il avait écrabouillé deux personnes qu'il n'avait même pas vues, et le plus simplement du monde il les avait tuées. Il n'avait même pas la chance de ces nombreux chauffards qui sont bourrés au moment d'écraser les gens et qui ne se rendent compte de rien ; lui avait une conscience terrifiante de tout ce qui s'était passé, tout serait à jamais gravé dans sa mémoire avec une netteté parfaite et il mourrait inévitablement avec ça. En outre, et cela l'embêtait un chouïa également, il pouvait d'ores-et-déjà oublier la gestation de sa relation avec Marie, car à l'évidence cette relation était mort-née vu la tournure qu'allait prendre son existence. Au reste, il n'aurait sans doute jamais l'occasion de se remettre avec une fille, à jamais les embrassades, les accolades et les plaisirs charnels lui seraient ôtés.

Les gendarmes l'interrogèrent, il tenta d'expliquer l'événement et on le fit souffler dans un alcootest, négatif évidemment puisqu'il n'avait presque rien bu. Bêtement il ne les avait pas vus, c'était aussi simple que ça et c'était peut-être le pire. Un gendarme, qui probablement ne réalisait pas que, pour Michel aussi, c'était un drame, l'empoigna et l'amena devant les cadavres que l'on plaçait tous deux, toujours ensembles liés, sur un brancard...

Là, voyez ce que vous avez fait, là, vous êtes fier de vous hein, inconscient va, maintenant vous avez deux morts sur la conscience jusqu'à la fin de votre vie, là, voilà !

Michel était ravi qu'on lui rappelle ce détail, il avait failli oublier qu'il les avait tués, ces gens. Evidemment il s'était beaucoup amusé à rouler sur eux, il l'avait carrément fait exprès, juste pour se marrer, voilà ce que voulaient croire les gendarmes. En pleurant presque il regarda à nouveau les corps de ses deux victimes. Et soudain, à la lumière des néons blafards du véhicule des pompiers, il les reconnut.

Il les connaissait, forcément il les connaissait. Qui, dans un village, ne connaît pas les enfants de ses deux voisins ? Michel s'en souvint, Caroline et Jonathan tentaient tant bien que mal de ne pas faire savoir leur relation dans le village et les efforts qu'ils employaient à rester discrets avaient déjà provoqué chez lui de la compassion. Et désormais, non seulement leur amour serait connu de tous, mais en plus, figé dans l'histoire du village par leur mort atroce. Quant à lui, leur bourreau, l'assassin d'enfants, jamais il ne pourrait reposer un pied dans ce lieu. Il avait tué deux personnes et une heure plus tôt aurait ri si on lui avait annoncé que ça allait lui arriver. Le lendemain, à coup sûr il y aurait les titres dans les journaux, "un couple d'amoureux écrasé par un chauffard", il y aurait les journalistes de la télévision et les gendarmes qui parleraient aux caméras, "oui nous avons affaire à un cas typique d'individu qui, sortant d'une boîte de nuit, se croit tout permis sur la route et ne fait pas attention, nous veillons à la sécurité de chacun mais ne pouvons tout empêcher", et puis il y aurait son nom partout dans la presse, et à compter de cette heure fatidique de quatre heures du matin, sa vie ne serait rien d'autre qu'une vie coupable. Quitte à tuer quelqu'un, mieux vaut sans doute le faire pour une raison. Pour Michel l'avenir n'était plus qu'une notion passée, une idée à oublier, une perspective ayant perdu son sens. Il ne pouvait plus rien envisager pour son existence, fût-elle proche ou lointaine.

dimanche, 18 mai 2008

[Poursuites] Sur un chemin de campagne (Partie 1/2)

C'était un triste après-midi de juin...

En attachant ses cheveux, Caroline dit à Jonathan qu'elle aimerait beaucoup aller se promener avec lui, on pourrait aller dans les champs et manger du gâteau sous un arbre. L'idée sembla romantique et, soumise par la fille avec laquelle Jonathan formait un couple depuis un mois, n'apparaissait pas refusable.

On irait donc se tenir par la main dans un champ de blé en cette fin d'après-midi, en plus le temps était beau et on était en vacances...

Peu de temps après en avoir décidé ainsi, sous le vert feuillage parasolaire d'un arbre isolé à l'intersection de deux champs, Caroline et Jonathan en vinrent à manger le gâteau qu'elle avait consciencieusement mitonné. Malheureusement il n'était pas très bon, ce gâteau, pour tout dire il était même raté, mais Jonathan n'en voulut rien dire, pour rien au monde il ne voulait blesser cette fille qu'il aimait tant embrasser.

Sous prétexte qu'ils habitaient un petit village, Jonathan et Caroline passaient dans leur lycée pour les deux nazes de la campagne, les bouseux qui ne connaissent que les vaches. Ils s'habillaient sans goût, n'avaient pour eux aucune distinction physique qui pût être tournée à leur avantage, et avaient bien conscience que cela divertissait ce que l'on appelle leurs camarades qui, regards amusés, chuchotements au creux de l'oreille, prise de distance physique, ne tentaient même pas de dissimuler le mépris avec lequel ils les considéraient. C'était d'ailleurs, sans doute, ce qui les avait rapprochés, assez vite ils en étaient venus à passer tout le temps possible ensemble, pauses et cantine. Tôt le matin, ils se retrouvaient devant l'établissement puis s'y retrouvaient à nouveau après les cours, et si l'un finissait avant l'autre il l'attendait au pied de la statue, sur la place devant. Assez naturellement ils en vinrent à éprouver des sentiments l'un pour l'autre, après tout c'était tout ce qu'il y avait de plus naturel dans leur situation.

Du coup ils en étaient là, sans doute amoureux tous les deux, appréciant les vacances ensemble sous un arbre.

Elle posa sa tête sur ses cuisses et ferma les yeux pour profiter, autant que possible, de la brise qui courait au sol.

On resta dans cette position-là pendant une bonne demi-heure, on ne se dit pas grand-chose - pour quoi faire ? -, on admira le paysage depuis cet endroit qu'aucun d'eux ne connaissait auparavant, on profita de la fraîcheur du soir juilletiste, et on s'endormit sans s'en rendre compte...

Un hibou hululant au dessus de leurs têtes, posé sur sa branche comme un culbuto, réveilla Jonathan et Caroline vers vingt-deux heures. Immédiatement la panique les gagna : à l'évidence ils avaient chacun loupé leur repas respectif et ils n'avaient plus qu'à s'empresser de rentrer chez eux pour assourdir la violence avec laquelle ils seraient accueillis par les darons... mais qu'est-ce que t'as foutu où t'étais, on s'est inquiété tu pourrais prévenir bon sang. Peut-être même qu'on leur interdirait définitivement de sortir à nouveau, pensèrent-ils ensemble, à coup sûr leur amour serait brisé par cette malheureuse incartade au règlement familial, alors qu'ils pensaient vivre leurs vacances ensemble ils les subiraient séparément, chacun chez soi avec pour seul compagnon les remords de cette trop longue sieste, et même peut-être, pourquoi pas après tout, les parents les renieraient et les jetteraient dehors pour en finir avec cette indigne progéniture.

Il était donc urgent de se mettre en route et de se dépêcher, malgré la nuit qui s'était presque complètement installée.

On eut du mal à retrouver le chemin mais à un moment il sembla qu'on était sur la bonne voie...

Main dans la main, Caroline et Jonathan la parcoururent longuement, cette voie - si longtemps qu'arriva un moment où ils se dirent qu'ils s'étaient possiblement trompés, ou en tout cas l'hypothèse devait être envisagée avec sérieux. Lors de cette prise de conscience la nuit s'était déjà faite complètement noire, et même revenir sur leurs pas ne leur apparût pas tout à fait évident.

Que fait un couple de lycéens perdu dans la campagne la nuit ? Il se serre et se soutient et ne sait pas quelle décision prendre. De tous côtés, aucune lumière qui eût pu signifier une forme de vie humaine ne se faisait voir, pas même un phare de voiture ci ou là. Bon, eh bien continuons sur ce chemin, proposa Caroline, ça doit bien mener quelque part de toute façon. Jonathan passa son bras autour de sa taille et ils se remirent à marcher.

À défaut d'avoir une nette vision de ce que serait l'avenir pour les vingt-quatre heures suivantes, ils purent discuter du passé, j'aimais voir les mains de mon grand-père manœuvrer le volant de sa vieille voiture, je n'ai jamais rencontré une fille comme toi, tous les mecs que j'ai connus étaient des cons, mon existence d'avant n'avait pas de sens, je me croyais trop laide pour séduire, enfant j'adorais Superman, gamine je ne ratais jamais le Club Dorothée...

Aussi longtemps qu'ils marchèrent ils conversèrent, puis vint un moment où tous deux se sentirent harassés.

Et l'on prit la décision de s'allonger pour dormir un peu, si ça se trouve le jour ne tardera pas à se lever et on s'y retrouvera plus facilement. Autant dormir plutôt que de perdre son temps à chercher une illusoire issue...

Jonathan et Caroline s'allongèrent sur les cailloux ronds qui recouvraient le chemin et, attachés l'un à l'autre comme à une bouée de sauvetage, s'endormirent....