vendredi, 04 avril 2008
[Fiction] Lettre à une amie...
Elle était partie. Elle avait quitté le pays. Elle avait fuit, emportant avec elle ses regrets inavoués et ses peurs intestines. Son rêve était de travailler à l'étranger. Elle ne cessait de répéter qu'elle voulait partir, voir le monde. Elle ne cessait de répéter tout un tas de choses, de leçons de vie, parfois évidentes, parfois sans queue ni tête, souvent convenues.
Elle se plaisait, cela se voyait. Elle décelait en elle ce potentiel qui l'animait, et la faisait chavirer. Elle se contorsionnait pour parvenir à s'aimer. Quitte à se méprendre et se désaimer. Elle avait réussi là où beaucoup abandonnent en cours de route pour se laisser soi même au bord de la route et regarder la route défiler. Elle, elle avait trouvé le moyen d'aller au-delà des simples mensonges que l'on se fait pour égayer sa vie ou minimiser ses démons. Elle était parvenue à faire siens, à se créer une armure caparaçonnée de tous ses méfaits et mauvaises pensées, les avait agencés dans un ordre collant à la perfection à des théories comportementalistes tolérantes et les avait mêlés en symbiose parfaite avec son propos racoleur et polyvalent.
Aujourd'hui j'avais décidé de lui écrire. Une lettre. Une longue lettre monologuée, une lettre où je lui parlerais sans que son sourire ou sa science m'interrompe systématiquement et me fasse perdre le contrôle de mon argumentaire. Je serais seul, et je lui dirais ce que je veux.
Cette lettre, elle aurait commencé simplement. Comme toutes les lettres.
« Chère Sabrina,
Finalement tu t'en es allée. Loin de moi. Loin de nous. Loin de tout le monde, et même loin de toi. Tu as décidé de tout quitter et de partir t'installer ailleurs. Tu y es désormais. Et tu es toute seule. Tu ne peux qu'être face à toi-même, et face à ce visage qui doit te paraître si étranger et si creux.
Tu es dans une grande ville, une ville froide. Elle va t'aider à refroidir encore un peu ton coeur, que tu t'es déjà appliquée à congeler. »
Cette fille, cette amie à moi avait décidé que jamais elle ne regretterait quoi que ce soit. De toute sa vie. Et elle s'y tenait. Quand on lui posait des questions, sur elle, ses désirs, son avenir, elle disait toujours qu'elle ne regrettait pas, que jamais elle n'avait de remords.
Elle avait bien trop souffert avec un connard. Six ans. Six ans ensemble, dont plus de la moitié à tenir sans se voir la semaine et se retrouver le week-end. Un jeune con, jaloux, possessif, maigre et donc mal foutu. Elle racontait cette petite histoire, énonçait ce court résumé comme si rien n'était. Elle avait fait de ce slogan son credo.
« Tu dois être heureuse là où tu es. Mais je me demande quand même parfois comment tu fais, justement, quand tu es face à cette glace qui ne reflète que toi dans ton appartement vide, ou juste rempli du mec de ta nuit. Je me de mande bien comment tu parviens à continuer de te mentir aussi loin. »
Elle était toujours occupée cette fille. Connectée sur internet, à parler à droite à gauche, à sortir aussi, se promener, aller en boite, ailleurs, avec ses nombreux amis.
Elle ne me parlait jamais de ses mecs. Pas tant qu'elle était avec. Cela signifie qu'elle m'en parlait tout de même assez souvent. Elle changeait régulièrement. Untel était un gamin, tel autre était protestant pratiquant, mais il l'avait baisée quand même. Un autre était d'abord très costaud, puis très con. Et au-delà de changer de tampon humain, elle ressentait le besoin de créer une sorte d'ambiance malsaine. Sans regret, elle baisait. Sans regret, elle draguait, jouait de sa langue, et sans regret, elle jetait sa machine à foutre comme une poire trop mure, et pas assez à son goût, ivre de possession.
« Pourtant personne ne te regarde. Alors au moins une fois, entre deux élucubrations sur une vie sans regret, accepte que des larmes coulent de tes yeux et réveillent ta vue endormie par tant de sarcasme. Comprends que la femme n'a pas le pouvoir absolu. Un pouvoir absolu nécessite une intelligence hors du commun. Un sens de l'analyse fin et développé. La femme que tu crois être est une puissante machine de domination, un sceptre sur lequel repose tout un amoncellement d'institutions que tu peux dominer de ton vagin. Et la femme que tu es n'est restée que cette victime de son succès auprès des hommes, et plus particulièrement à ton besoin de te sentir aimée.
Les hommes sont des crevards bouffés par leur besoin de virilité, lui-même causé par un trop plein de rayons cathodiques. Et tu n'es que le moyen d'assouvissement de ce besoin. Tu es la chèvre de monsieur Seguin, le film porno de la semaine, mais version taille réelle. Tu penses mener à la baguette toutes ces braguettes par le simple pouvoir de ton intelligence. Mais tu ne domines que la bestialité enfantine et débile de chacun de ceux que tu as amenés à se déverser en toi. Tu juges que toi seule, du haut de ta poitrine rétrécie, es capable de contrôler ta vie par la domination des autres. Tu renverses toute entière l'échelle pré établie pour le compte de ton ambition. Tu ne te retournes même pas pour voir ce qu'il en a été réellement. »
Elle était du genre jolie, malgré quelques défauts dé féminisants. Elle était menue, mais bien proportionnée. De grands yeux sombres et profonds, dont la mise en abîme était rehaussée par une pointe d'artificialité, qu'elle ne quittait d'ailleurs jamais. Une poitrine en apparence ferme, et une bouche bien rembourrée, pulpeuse, et de petites dents.
Mais elle avait ce ton qui ne lui seyait pas du tout. Ce ton qu'emploient les déshérités qui cherchent par la force à assurer leur égalité. Le ton du paumé agressif. Elle détestait qu'on lui fasse remarquer et elle se braquait quand on disait que ça faisait vulgaire. Même après des heures de discussion, elle ne changeait pas. Sa vie était ainsi faite, on ne la changerait pas, elle était entière, son passé faisait sa force d'aujourd'hui, elle ne regrettait rien. Son avenir se devait d'être radieux, même s'il la faisait flipper devant tous les trous d'inconnu qui s'amoncelaient.
Elle s'escrimait à ne paraître qu'excitée quant à son départ vers l'Orient. Et elle s'est retrouvée très désappointée lorsque tout est tombé à l'eau.
Elle ne savait plus ce qu'elle allait faire. Elle était paniquée. Elle allait chez des gens pour se changer les idées, en boite, au lit.
« Tu disais assumer ne penser qu'à toi et vouloir que tout tourne autour de toi, ton plaisir, et ta volupté. Tu voulais être la reine, être la seule visible, et toujours gagner. Tu étais dans une éternelle compétition avec toi-même et avec la terre entière. Tu voulais être au dessus du lot. Et forcément, toutes les petites tracasseries de la vie te démontaient. Ton plan à l'étranger t'a fait pleurer et te refermer.
Un peu comme lorsque l'on s'est rencontré. Je t'ai pris sous mon aile. Tu as découvert toutes les astuces et ficelles du métier, tu n'étais pas seule, tu étais épaulée, on t'avait accueillie. Comme une princesse. J'étais pour toi le mec libre et bien foutu et plutôt sympa. Mais je n'étais pas libre à cette époque. Tu t'étais attachée avec le temps, d'une manière que tu ne savais pas expliquer, parce que ça t'aurait fait trop de mal.
Moi j'étais fidèle. »
Puis mon histoire s'est terminée. Plus ou moins mal, comme chacun sait autour de nous. Seul, je déambulais dans les méandres de mon cerveau, cherchant par tous les chemins à éviter de tomber sur mes pensées. J'errais, et me satisfaisais de simples choses.
« Tu ne voulais pas spécialement de moi. Tu aurais bien voulu que je te baise, que je lâche ma copine, que je te baise, comme un homme. Mais tu voulais quelqu'un de principes. Et c'est ce que je suis. Du coup, en toute logique, je ne pouvais vouloir de toi. A la rigueur, un soir de pleine lune ou de sècheresse, j'aurais couché avec toi, juste pour voir si tous tes prétendants t'ont donné un peu d'expérience ou si, même dans ce domaine, tu étais restée juchée à la cime de tes prétentions.
Et je ne t'ai plus intéressée. Car j'étais seul. Et qu'il n'y avait plus aucun challenge, plus aucune vie à briser. J'ai pu savoir que tu avais secrètement confessé, à l'aide d'alcool et de joints graisseux, que tu aurais aimé que je me sépare, pour toi.
Une pointe de regret ? Du ressenti ?
Je ne pense pas, tu es restée la même, tu n'as même pas été capable d'aller jusqu'à assumer ce côté que tu tentais désespérément de masquer en t'autocritiquant.
Tu avais voulu prendre un pouvoir que tu n'as jamais su comprendre, ni maîtriser. Sans demi mesure, tu as assouvi tes pulsions et plus encore, arguant au même désespoir que les hommes vides et sans intérêt. Tu prenais ton pied et juste après tes cliques et tes claques. Tu agissais librement disais-tu, et pour te défendre, tu lançais à qui voulait l'entendre, mais pas trop fort, que tu étais une salope.
Je te rassure. Tu es bel et bien une salope, bien que tu ne saches pas réellement ce que ça signifie. Et j'ai poussé le vice à faire semblant pour voir jusqu'où tu pouvais aller.
Tu n'aurais jamais réussi à me faire quitter qui que ce soit, surtout pour fourrer un vagin usé et sans énergie. Tu es bien loin désormais. Et peut-être que face à ton foutu miroir, il t'arrive de pleurer, entre deux joints qui t'éloignent de ton misérable univers cérébral. »
Et je me pose encore la question de savoir si oui ou non, je lui envoie cette lettre...
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