jeudi, 24 avril 2008
Un accident n'attend pas d'avoir lieu
Je ne sais pas ce qui s'est passé Jeanne ; je venais d'acheter des jonquilles. Je ne sais pas ce qui s'est passé — je venais simplement d'acheter des jonquilles.
Ma voiture, ma petite Clio jaune, enfin la nôtre — tu sais c'est celle qu'on a achetée il y a cinq ans —, elle est détruite ; détruite, comme la voiture de la famille que j'ai percutée ce matin. Je venais d'acheter des jonquilles et je rentrais chez moi, enfin chez nous — mais je ne sais pas ce qui s'est passé Jeanne, vraiment je ne sais pas.
J'ai repris mes esprits les jambes coincées sous mon volant, perdu dans la fumée — mes lunettes avaient valsé. En levant les yeux devant moi, une fois la poussière et les cendres retombées, je me suis rendu compte que j'étais encastré dans une grosse voiture noire ; mais ses passagers n'étaient plus dedans ; à travers son pare-brise, je n'y ai vu personne. Derrière elle je crois avoir distingué une caravane. Je suis parvenu à remettre mes lunettes et à me détacher, mais je ne pouvais pas sortir. Un jeune homme, je ne sais pas d'où il sortait, est venu me parler. Je n'entendais pas ce qu'il disait — tu sais bien que je suis un peu sourd, alors avec le choc tu imagines —, avant de comprendre qu'il me demandait comment ça allait et qu'est-ce qui vous est arrivé monsieur ? Alors j'ai répondu que je venais d'acheter des jonquilles et que je ne savais pas ce qui s'était passé.
Le choc a eu lieu à environ 40 kilomètres/heure. Pour ma part j'ai une clavicule et une côte cassées et le sternum abîmé ; quant à ceux de l'autre voiture, une famille de quatre, le père a une côte cassée, la mère est contusionnée, le plus jeune fils aussi, et le plus âgé n'a rien. Tant mieux. Je ne voudrais pas avoir tué quelqu'un — je ne le supporterais pas. Jeanne je sais ce que coûte la perte d'un être cher.
Je sais bien qu'à mon âge je ne devrais plus conduire, que ça n'est pas très raisonnable, toi-même tu me le dirais — mais je voulais juste acheter des jonquilles, ça devait me prendre dix minutes. En dix minutes on n'a pas le temps d'avoir un accident normalement. Si ? De toute façon, vu que notre Clio est cassée, je ne reconduirai pas. Et puis je pense qu'on m'a retiré le permis. Mais je ne sais pas ce qui m'est arrivé. À ce qu'on m'a dit la famille venait d'en face en tractant une caravane, et puis moi je me suis déporté sur la gauche sans raison et je les ai pris en pleine face — ou inversement. Mais Jeanne je ne me souviens pas de ça ; certainement j'ai dû avoir une perte de conscience à ce moment-là. Je n'ai même pas freiné, paraît-il. À coup sûr, si je m'étais rendu compte de ce qui se passait, j'aurais fait quelque chose — et puis surtout j'aurais eu peur.
Qu'est-ce qui va m'arriver maintenant Jeanne ? Tu le sais toi ? J'ai peur de devoir dépenser plein d'argent — je sais que je suis en tort, mais avec ma petite retraite, tu comprends... Dis, à ton avis, est-ce que ma fin de vie ne pourra être que pauvre et misérable ? Elle l'était déjà un peu, mais je crois que je suis définitivement foutu — et à mon âge mes blessures ne guériront jamais plus vraiment. Est-ce que tu penses que je mourrai tranquille malgré tout ? Tu penses qu'ils m'en veulent beaucoup, dis, hein ? Et dis-moi Jeanne, est-ce que tu m'aimes encore malgré tout ?
Jeanne je te parle mais je suis seul dans cette chambre, tu me manques, et j'ai peur du peu de temps qu'il me reste à vivre.
Jeanne tu sais, je crois que j'aurais préféré y mourir, dans cet accident — à mon avis ça aurait été préférable.
Jeanne tu sais, si j'étais mort, au moins je serais avec toi à cette heure-ci.
21:01 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : accident, poursuites
jeudi, 10 janvier 2008
[Fiction] Un accident attendant d'avoir lieu...
Il a plu toute la nuit.
Et nous sommes montés en voiture, elle au volant, moi à sa droite.
Autour de nous, le noir, la forêt et ses arbres dénudés par l'hiver ; devant nous, la route, sans véritable début ni fin.
Et on a mis Kid A de Radiohead.
Alors que la voix étouffée et lacérée qui accompagne le début d'Everything in it's right place laissait la place à celle, épurée, de Thom Yorke, elle m'a dit :
« Je te raccompagne chez toi, et après on convient qu'on ne se reverra plus. D'accord ? »
Je ne pouvais pas être entièrement d'accord avec cette proposition. Moi j'avais envie de tout reprendre avec elle, de faire ma vie en sa compagnie, de lui faire oublier ce que j'avais fait, de lui faire des enfants, de lui faire l'amour, bref de faire ; pourtant, sans bien comprendre ce qui me passait par la tête, je lui ai répondu :
« OK. De toute façon c'est ce que je comptais faire. »
On a démarré, commencé de rouler. J'ai allumé une cigarette ; elle aussi. Je me tournais régulièrement vers elle pour jeter un œil à son visage et tenter d'analyser ce à quoi elle pouvait bien penser.
Je ne savais pas trop comment on en était arrivés là ; mais en y réfléchissant, je me suis dit que notre couple avait en fait été, depuis le début, un accident attendant d'avoir lieu.
Kid A. La lumières des phares tansperçant la pluie qui filait sur nous a transformé les gouttes en une myriade d'étoiles filantes. J'ai regardé la pluie s'écraser sur notre pare-brise et créer des rivières se dirigeant vers les bords de celui-ci, et l'ombre de ces rivières a dessiné sur elle des larmes noires s'écoulant le long de ses joues et sur sa poitrine ; pourtant elle affichait un air doux, presque souriant.
Nous roulions depuis un moment, le temps nécessaire à ce que The National Anthem se lance, quand nous avons aperçu des phares dans le rétroviseur. En soi, ça n'avait rien d'étonnant ; ce qui l'était, c'était la vitesse à laquelle ils semblaient se rapprocher de nous.
En quelques secondes, ils se sont trouvés à quelques mètres derrière la voiture. Elle a accéléré, en même temps que l'avalanche de cuivres de la chanson a déferlé sur nos oreilles. Le véhicule qui nous suivait a accéléré à son tour pour nous coller au train. Nous devions rouler à 130 kilomètres par heure, sur une minuscule route de campagne perdue dans le Massif Central ; et il devenait évident que la voiture de derrière avait envie de nous emmerder, voire de nous pousser à l'accident.
J'ai été stupéfait de l'agilité dont elle faisait preuve au volant : elle enchaînait les courbes et virages sans trembler, sans la moindre erreur ; notre auto semblait flotter à quelques centimètres du sol, évoluer avec grâce et sans heurt. Pour autant, la voiture qui nous poursuivait ne montrait aucun signe de désistement ; avec la même agilité, son conducteur restait collé à nous, comme si nous dessinions un rail auquel il s'était greffé et qui l'empêchait de décrocher.
Alors que le disque arrivait sur How to disappear completely, elle m'a dit, avec un sourire paisible :
« Je crois que nous allons mourir cette nuit. »
J'ai eu envie de lui dire que non, qu'elle conduisait parfaitement et que notre poursuivant allait se lasser, comme dans la pub pour les pâtes Barilla, mais je me suis abstenu, pour éviter de la déconcentrer.
Optimistic. J'ai ouvert un paquet de chips, j'ai commencé à en grignoter quelques unes. Elle m'a demandé de lui en passer ; je les lui ai présentées directement devant la bouche, comme des hosties.
Derrière, l'auto continuait de nous suivre à la trace, nous donnant parfois des coups dans l'arrière-train.
Je me suis dit que la sodomie automobile n'était pas vraiment une pratique sexuelle qui m'attirait, et c'était un message que j'avais envie de faire comprendre à celui qui nous poursuivait.
Idiotheque. Je me suis demandé qui pouvait d'ailleurs nous en vouloir comme ça. Etait-il un homme ? Une femme ? Un vieux, ou un jeune ? Un lémurien ? Peut-être autre chose que tout ça ; il pouvait s'agir de n'importe quoi : un petit pois géant, une seringue pleine d'héroïne, ou une fleur.
Morning Bell. Peut-être était-ce le passé de notre couple qui nous rattrapait, les erreurs que j'avais commises qui revenaient à la charge, ou bien sa rancœur à elle qui voulait tout effacer de nous.
Nous venions de finir le paquet de chips et le CD commençait de s'achever sur Motion Picture Soundtrack. Elle semblait toujours aussi calme, sûre d'elle et de sa capacité à nous sauver ; à moins que son air assuré ne provînt de sa certitude que nous vivions nos dernières minutes, et son calme du fait qu'elle avait déjà accepté cette idée et qu'elle la voyait comme la plus belle chose pouvant nous arriver.
La harpe électronique de la chanson a disparu dans le silence qui précède la virgule finale de l'album ; nous sommes arrivés au abords d'un virage serré. Je ne sais pas si ç'a été volontaire de sa part, mais ce virage, nous l'avons loupé. La voiture a filé hors de la route, et en la sentant quitter le sol j'ai compris que nous étions au bord d'un ravin.
Nous avons plané quelques secondes, pendant lesquelles j'ai allumé une cigarette, pendant lesquelles elle s'est regardée dans le rétroviseur, et pendant lesquelles la virgule finale de Kid A s'est envolée.
À ma droite, j'ai vu nous doubler la voiture qui nous avait poursuivis, et qui avait décollé avec nous.
J'ai vu la personne qui se trouvait dedans.
C'était elle, avec le même sourire doux, calme et sûr qu'elle avait affiché pendant toute cette poursuite.
J'ai regardé à ma gauche.
Elle était toujours là, mais elle pleurait. Elle s'est tournée vers moi, et son regard était empli de tous les reproches qu'elle n'avait jamais osé me faire, de tout ce qu'elle n'avait jamais voulu me dire pour éviter à notre couple de mourir, de toute la souffrance qu'elle avait endurée pour nous faire survivre.
Notre voiture a cessé de planer et a pris de l'altitude, tandis que l'autre, celle ou se trouvait son visage souriant, a décroché de notre trajectoire pour sombrer dans l'obscurité.
Nous nous sommes envolés. Et il a plu toute la nuit.
18:19 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fiction, poursuite, accident



