samedi, 15 mars 2008
[Vie quotidienne] Les Vieux
Les vieux sont des gens étranges. Ils obéissent à des règles de vie drastiques alors qu'ils n'ont plus rien à foutre ; — c'est un peu comme si une nouvelle nature avait pris ses droits sur eux.
« RTL, il est 7 heures. »
Immuablement, chaque matin, le radioréveil posé sur une table de nuit trop bien ordonnée, entre un verre d'eau à moitié vidé et un sachet de Smecta, se déclenche et laisse s'élever la voix du type qui va faire le bilan quotidien du nombre de morts dans la bande de Gaza. C'est l'heure pour Robert de se lever, non pas avec l'ami Ricoré, mais avec sa femme Renée, qui dort dans la pièce d'à côté, parce que sinon les ronflements, hein.
Débute une journée réglée comme une journée de vieux : on va au marché à 8 heures ; et puis on rentre après avoir papoté avec la Ginette qui a mal la hanche ; et ensuite on regarde les Z'Amours en se remémorant le temps du bonheur à l'ombre d'une Renée en fleur, puis Attention à la Marche pendant que l'autre prépare deux steaks et des Panzani ; et ensuite on mange, en silence, pendant que Pernault ouvre son JT avec le sujet le plus important du monde, donc la neige dans le Lubéron ; et ensuite on fait la sieste, jusque 17 heures, cette heure sonnant le top départ des Chiffres & des Lettres, laquelle est suivie assez vite par Questions pour un Champion et ses candidats toujours joyeux de repartir avec une encyclopédie sur les troncs de chêne. Vient alors le dîner, dans la salle à manger silencieuse, à peine secouée par le vent qui fait claquer les volets ; puis on va au lit, chacun de son côté, sans se parler, sans s'embrasser ; les étreintes ne sont plus un réflexe.
Robert et Renée ne savent pas depuis combien d'années ils ne se sont pas embrassés sur la bouche ; depuis combien de temps elle n'a plus senti sa main passer dans ses cheveux-bigoudis, depuis combien de décennies elle n'a pas posé sa tête sur son ventre aujourd'hui bedonnant. La dernière fois qu'ils ont fait l'amour, ils ne s'en souviennent pas ; — et puis quelle importance après tout ? s'ils ne l'ont pas refait, c'est que l'ultime partie de sexe n'avait pas été aussi bonne qu'avant.
Pourtant, à n'en pas douter, ils s'aiment encore ; — peut-être pas à l'identique, mais tout de même, cinquante années de vie commune ça crée un attachement, mêlé d'exaspération certes, mais immuable malgré tout.
Robert et Renée ont du mal à supporter leur vie de vieux. Il ne s'agit pas seulement du naufrage physique que cela représente, mais surtout de la vision qu'on a d'eux, dans la société. Robert et Renée perdent peut-être un peu la tête, mais ne sont pas encore totalement cons ; et de ce fait ils ressentent bien la gêne qu'il créent dans une population qui a fait de la jeunesse sa valeur suprême, mais qui, pour se donner bonne conscience, n'avoue pas explicitement qu'être jeune c'est cool, — qui dit juste qu'être vieux c'est horrible. Oh, évidemment, elle ne va pas le dire comme ça ; elle préfèrera dire qu'à partir de 25 ans c'est mieux de mettre de l'anti-rides, que la cellulite est un problème qui se traite tôt, et que les mecs ne supportent pas la moindre rondeur. Néanmoins, elle nuance tout cela, laisse transparaître les signes d'une fausse humanité bassement hypocrite, soulage sa conscience : il ne faut pas que les vieux se sentent mal. En conséquence de quoi elle évitera d'utiliser cette appellation, vieux, qui pourrait sonner un peu trop violemment à leur oreilles rabougries et affaiblies par l'âge. Elle préfèrera donc les nommer personnes âgées, seniors, personnes du troisième âge, voire anciens, pour aller jusqu'au bout dans la démagogie. Elle oublie donc au passage que les vieux sont vieux, et qu'ils ne vont pas tarder à mourir (ou à passer à un état de non-vie, si vous préférez). Elle crée également chez les vieux une honte ardente de leur âge : ce qui fait souffrir ces gens-là, ce n'est pas tant le fait d'être vieux que le fait qu'on se comporte comme si ce n'était pas le cas.
Cet état de fait, Robert et Renée ne sont pas encore assez séniles pour ne pas le ressentir dans toute sa bassesse. Insupportables leur sont ces discours mielleux sur le respect des personnes du troisième âge qui, faussement, tentent de faire la fierté des personnes âgées en leur disant vous restez jeunes. Robert et Renée veulent qu'on les considère comme ce qu'ils sont, des vieux, et que cette considération s'accompagne du respect qui est dû à ceux qui connaîtront bientôt la mort.
Plus tard ils seront en fauteuil roulant. Ou plutôt, par une métonymie assez courante, ils seront des fauteuils roulants. Quand on les baladera à travers un couloir encombré, la personne qui les poussera ne criera pas écartez-vous, une personne en fauteuil doit passer, mais poussez-vous, y a un fauteuil !. Avec personne dedans, certainement.
Jusqu'à la fin donc, Robert et Renée resteront vieux. À un moment toutefois, sauf si la mort les prend par surprise, ils redeviendront jeunes. Trop peut-être, eu égard à ce que la société attend d'eux : ils adopteront un comportement infantile, se mettront dans une position d'attente constante de soins, de chouchouteries, bouderont s'ils ne sont pas satisfaits, requérront une attention constante de leurs enfants devenus parents, et emmerderont ces derniers jusqu'à leur mort. Ils subiront également la désaffection de leurs petits-enfants, ces derniers préférant garder de leurs grands-parents l'image qu'ils avaient quand ils ne pensaient pas encore que ces êtres bienveillants finiraient pas mourir. Robert ira à l'hôpital ; Renée sera internée dans une bonne maison de retraite.
Après avoir vécu cinquante années en commun, malgré une séparation des chambres à mi-parcours, Renée et Robert risquent de finir leur vie à 50 kilomètres de distance, éloignés par la vie, dira-t-on.
Dans son lit d'hôpital, Robert a du mal à conscientiser l'idée qu'il ne reverra jamais sa maison, avec son gros fauteuil confortable et son jardinet qui doit d'ailleurs être totalement pourri par les mauvaises herbes. Il sait juste que pour le moment il est dans cette chambre blanche, face à la prison, et qu'il doit se taper les commentaires chauvins des journaleux sportifs qui officient dans les tournois de tennis en s'extasiant dès que Grosjean marque un point — ça doit être tellement rare qu'on apprécie toujours l'exploit. Ses jambes ne fonctionneront certainement plus jamais, mais il préfère sûrement feindre de l'ignorer. Il n'en reste pas moins qu'il envie les locataires de la prison d'en face : la différence entre lui et eux, il le sait, c'est qu'eux sortent debout.
Si Robert devait tirer un bilan de sa vie, il dirait qu'elle n'a jamais été totalement heureuse, mais qu'elle est aujourd'hui entièrement malheureuse.
Un jour, par chance, il pourra enfin rejoindre Renée à la maison de retraite ; il mourra près d'elle. C'est un soulagement pour tout le monde : sa famille, sa fille, et les infirmières de l'hôpital excédées qui ont failli voter une pétition pour légaliser l'euthanasie pour les gens prénommés Robert.
Les infirmières sont gentilles et attentionnées ; — hélas elles ne sont pas à la hauteur des attentes de Robert — sur le plan physique s'entend. Il y a quand même une petite jeunette pas mal foutue qui lui redonne « du poil de la bite », comme il aime à dire.
C'est bien sa seule consolation lorsqu'il se souvient de son petit-fils qui, jusqu'à ses 10 ans, grimpait dans son lit à ses côtés à l'aube et terminait sa nuit contre lui, ce gros ours ronflant — ce gros ours grâce auquel, mais ce petit con ne s'en rendra pas compte avant 20 ans, il vit.
Quand sa propre disparition est la seule perspective que l'avenir ait à nous offrir, on tente de profiter de tout. Robert n'y parvient pas ; — au lieu de ça il sombre irrémédiablement, conscient que son corps ne tardera pas à lâcher prise — peut-être pour son bien et celui de tous finalement.
Bientôt, il le sait, il y aura la mort ; — et ne resteront que les traces de ses doigts sur la petite glace qui lui servait à se raser.

00:08 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : vie quotidienne, vieux
mercredi, 12 mars 2008
[Cinema] There Will Be Blood

"There Will Be Blood" de Paul Thomas Anderson (USA) ; avec Daniel Day-Lewis, Paul Dano, Kevin J. O'Connor, Ciaran Hinds, Dillon Freasier, Sydney McCallister...
De 1892 à 1927, l'irrésistible ascension de Daniel Plainview qui, de simple prospecteur, va finalement se transformer en magnat du pétrole aux méthodes implacables.
Le voilà donc, ce monument !
Le "Citizen Kane" de l'an 2000... 8 !
Un film dont, parait-il on parlera d'ici dix ou vingt ans comme l'on parle aujourd'hui de "Taxi Driver" ou du "Parrain" et de l'impact qu'ils ont eu sur leur époque...
Un classique en devenir... Une oeuvre majeure... Un monstre !
Oui, le voilà.
Et tout cela est vrai.
Rien à dire, rien à faire si ce n'est se rendre à l'évidence...
Et pour paraphraser un célèbre critique cathodique, ce n'est pas tous les jours - dans mon cas c'est même probablement la première fois - que l'on se retrouve en train de regarder un film dont on sait, au moment même où il se déroule sur l'écran, qu'il fera date.
Qu'il marquera son époque, tout simplement.
Ca peut paraitre énorme, exagéré, ampoulé, grandiloquent... C'est pourtant simplement la vérité.
2h38 d'un film dont il n'y a absolument rien, pas une image, pas un son (et quel son !) à jeter. 2h38 qui semblent passer à la vitesse de l'éclair et qui pourtant marquent la rétine de manière indélébile.
C'est un film hypnotisant, qui convoque les fantômes de Griffith, Ford, Hawks, Scorsese, ou même Kubrick !
Qui évoque à la fois "Il était une fois dans l'Ouest", "Les Raisins de la Colère", "Le Jour du Fléau" (si, si !) ou le meilleur de Malick.
Un film de grands espace, dont la beauté des images et la force de la bande son (tant la musique que le reste, d'ailleurs) permettent au décidément très écléctique Paul Thomas Anderson de réussir un tour de force.
Celui de conjuguer le meilleur du cinéma populaire avec une modernité rageuse et une démesure à proprement parler revigorante.
Un film d'horreur, un western, une saga historique et familiale !
Tout ça en même temps !
Et même plus encore !
Le tout souligné par des parti pris ultra-gonflés, une audace de tout les instants ; comme le démontrent ces quinze premières minutes quasiment sans paroles, cette ahurissante scène d'explosion d'un puit ou encore la dernière demie-heure, tragi-comique, presque burlesque et pourtant terrifiante de folie, dont les ultimes images et surtout l'ultime réplique resteront plus que probablement gravées dans les annales de l'Histoire cinématographique.
Je sais, je sais, ça fait beaucoup.
Et pourtant, rien à faire, pas moyen de réfréner son enthousiasme face à un film (pourtant vu il y a déjà presque deux semaines) qui vous laisse à la limite du traumatisme.
Une expérience cinématographique unique en son genre.
Brillant d'ambiguïté et de trouble dans sa description de ce qui est après tout une véritable lutte entre le Bien et le Mal tout en n'oubliant pas de se faire spectaculaire quand c'est nécéssaire, bénéficiant d'un travail d'écriture, d'un travail sur l'image, sur le son, comme on en voit peu, dominé par la performance presque effrayante d'un Daniel Day-Lewis habité comme jamais (et auquel pourtant le jeune Paul Dano arrive presque à tenir tête) "There Will Be Blood", plus qu'une simple épopée sur le pétrole, est bien ce qu'il est convenu d'appeler un chef d'oeuvre !
Qui sait seulement combien d'années il nous faudra pour en épuiser toutes les richesses et les beautés...
Et combien de temps va s'écouler avant que l'on ne soit à nouveau secoués de la sorte...
Monumental.
.
.
.
.
(Bientôt le retour de mon PC, donc de nouveaux articles à foison !)
00:03 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : critique, cinema, there will be blood
mercredi, 05 mars 2008
[Vie quotidienne] Le Bus
J'aime le bus ;
j'espère que c'est réciproque.
Il faut dire qu'avec tout ce que je lui donne, il a intérêt à m'aimer. Sinon, c'est un gros connard. Et moi aussi, parce que je suis en train de reprendre sans vergogne mon article sur le cinéma publié précédemment sur cette page d'infortune qui, telle le radeau du blaireau, ou de la méduse, enfin bref...
Le bus fait partie de ces lieux hautement appréciables pour le misanthrope que je suis. Est-il en effet un lieu plus propice à l'observation de ceux que les politicards appellent mes concitoyens ? Eh bien non, bande de cons.
D'abord, il y a l'attente à l'abri-bus. S'il pleut, on peut observer un phénomène intéressant ; on voit les badauds courir en tous sens comme si la pluie qui leur tombait sur la tronche était constituée d'obus, puis s'abriter sous l'abri-bus, contre le panneau publicitaire avec Yannick Noah en boxer blanc à coeurs. C'est un moment où les regards s'attendrissent, où les langues se délient, où les bites se raidissent pour peu qu'une femme étourdie n'ait pas prêté garde à la météo et soit sortie avec un petit haut aguicheur. Le dialogue social se met en place ; les vieux sourient aux jeunes. Certes la réciproque est rarement vraie, tant les jeunes sont effrayés par les regards mornes et désespérés de leurs ainés. On se retrouve alors tous solidaires, unis dans la résistance face à l'envahisseur humide.
Donc on attend le bus. Parfois on dit bonjour à ceux qui attendent aussi. Parfois on leur demande l'heure ; parfois ce sont eux qui demandent. Certains viennent aussi de temps à autre se renseigner afin de savoir quand passe le prochain bus. Contrairement à la légende, les bus sont rarement en retard. Conformément à la légende, il ne sont jamais en avance. Conformément aux horaires, ils sont le plus souvent à l'heure.
Quand les gens remarquent l'arrivée du transport, ils se préparent soigneusement pour la difficile épreuve de la montée. On dégaine le porte-carte, on sort le ticket, ou bien sa monnaie. Le concours tacite qui se met en place à ce moment est toujours amusant ; il s'agit d'être idéalement placé pour être pile devant la porte quand le bus s'arrêtera. Celui qui est capable de cet exploit gagne instanténement le respect de ses co-véhiculés. Celui qui est le plus éloigné sera irrémédiablement méprisé par ses semblables ; ces derniers ont déjà oublié que la veille c'étaient eux qui avaient perdu.
Arrive donc le moment tant attendu du chargement des boeufs. Tout le monde se presse vers l'entrée ; personne ne veut être mis à l'écart, personne ne veut rester sur le carreau. Il faut monter dans ce bus ; c'est une question de vie ou de mort. Qu'importe si des gens sont tabassés, lapidés, piétinés. À l'entrée, deux alternatives : rester dans le droit chemin, exécuter son devoir de citoyen responsable et réfléchi, et payer son trajet en achetant un ticket ou en compostant le sien. Ou bien rester dans le droit chemin, exécuter son devoir de citoyen responsable et réfléchi, et ne pas payer. À ses risques et périls. Mais il faut savoir vivre aventureusement, sinon la vie n'a plus de saveur ; elle en prend tout de suite plus quand on se retrouve avec une amende de 40 € et le sentiment d'avoir fait quelque chose de subversif. Quand on a payé, on est généralement content d'être contrôlé. C'est avec une fierté à peine dissimulée que l'on sort sont billet fraîchement validé et qu'on le tend au contrôleur, en espérant que celui-ci se sente soudainement inutile. On ressortira donc de ce lieu avec la conscience tranquille et le sentiment du devoir accompli.
Lors de la montée, on peut - ou pas - dire bonjour au chauffeur. S'il arrive qu'un chauffeur un peu naïf dise bonjour à ses clients dès leur entrée dans le bus, on constate souvent que celui-ci s'arrête au bout de quelques temps ; de fait la plupart des gens observent généralement le silence au lieu de répondre simplement par le même mot. Si l'on a l'habitude de dire bonjour au chauffeur, on peut considérer qu'on a un nouvel ami, mais un ami tout à fait spécial. Un ami à qui on ne dit jamais autre chose que bonjour et qui ne nous dit jamais autre chose que bonjour. C'est une relation simple mais chaleureuse ; généralement, au bout d'un certain temps, le chauffeur nous dit bonjour avant même qu'on ait eu le temps de le lui dire. Parfois, on le croise dans la rue en train de promener son chien ; de nouveau on s'échange des politesses.
En attendant ce mouvement extrêmement complexe qu'est celui de la descente, on observe les gens alentour. Force est de constater que ceux-ci prêtent à rire, et donnent à pleurer. On rencontre dans le bus des gens de toutes catégories, de tous genres, de toutes classes. Il y a des hommes, des femmes, des qu'on n'arrive pas à déterminer leur sexe. Des vieux, des jeunes ; des riches et des pauvres. Il y a ceux qui tiennent à tout prix à avoir une place assise, mais pas n'importe laquelle ; ils veulent une place assise dans le sens de la marche. Sinon, c'est le bordel. Souvent ces gens sont des femmes de plus de 60 ans.
C'est toujours avec une jovialité inavouée que l'on accueille vers 17 heures les collégiens rentrant d'une rude journée de glande. Jamais l'expression de De Gaulle selon laquelle ''les Français sont des veaux'' n'a été aussi vraie. Ils débarquent tous dans ce lieu exigu, en se poussant et en criant, pensant sûrement que ça les aidera à monter plus vite. Ils dérangent les vieux ; mais de toute façon les vieux sont toujours dérangés par tout le monde. Souvent les jeunes détériorent le matériel. Il faut bien que jeunesse se passe, et que débillité s'exprime. À ce moment, il arrive qu'un vieux sente qu'il doit intervenir, regrettant d'avoir été trop jeune pour le faire en 40. Il se lève alors de son fauteuil, arrive vélocement derrière le jeune chenapan, et exécute avec la vitesse d'une fronde une petite tape sur le crâne du boutonneux. Celui-ci est d'abord surpris, comme le voulait le vieux. Ce dernier, complètement investi dans son rôle auto-proclamé de justicier urbain, lui fait des remontrances ; il lui explique que c'est pas bien d'abîmer le matériel, et ajoute à l'intention du gosse qu'il est bien mal élevé. Ce à quoi le gamin meugle pédantement, comme pour donner raison au vieux, ''meuh non chuis pas mal élevé''. Le vieux lui dit alors de s'asseoir et de se calmer ; l'autre répond que de toute façon il descend là. Aussitôt dit, aussitôt fait. Une fois le bus vidé de sa vermine, on sent la fierté dans le regard loucheux du vieux dissimulé derrière ses lunettes. Il se sent fort ; il se sent utile. Sa moustache blanche fraîchement taillée frise ; il passe sa main dans ses cheveux coupés en brosse. Généralement, il profite de cet instant de gloire pour aborder le sujet avec un autre vieux, histoire d'être sûr qu'il a bien agit, et surtout d'être sûr que les autres ont vu cet acte héroïque. Souvent, le dialogue est entièrement consensualisé par la proximité d'âge.
Dans le bus, on a souvent envie de tuer des gens. Comme ça, sans raison. De la même façon qu'un coup de foudre peut rendre amoureux de manière instantanée, il existe un coup de foudre qui donne instantanément envie de tuer. Il y a par exemple la femme rachytique qui tente de rester jeune. Elle a des cheveux carotte, un yorkshire dégueulasse qui pue ; à moins que l'odeur ne provienne d'elle. Ses jambes ressemblent à des javelots ; pourtant elle a l'impudeur de les exhiber. Elle sourit à tout le monde. Les gens sont tellement cons qu'il suffit de se balader avec un chien pour les séduire ; du coup tout le monde lui sourit. Je redoute toujours le moment fatidique où elle va poser ses yeux dans les miens pour savoir si je suis moi aussi séduit. Elle doit rechercher dans mon regard une lueur complice ; elle ne s'aperçoit sûrement pas que c'est l'envie de meurtre qui fait briller mes pupilles.
Il y a aussi la nana de 15 ans avec son écharpe de l'OM et sa voix de poissonnière fraîchement débarquée du stade Marcel Picot (elle a beau avoir une écharpe de l'OM, elle habite à Nancy). Généralement, elle trouve au cours du trajet une copine, ou du moins une oreille pour débiter sa vie à coups de ''t'vois'' ou de ''qu'y me fait''. C'est un moment difficile, surtout quand elle annonce fièrement, après avoir monologué sur les résultats de la dernière journée de Ligue 1, que son petit copain lui a dit par SMS qu'elle était ''trop intelligente''. À ce moment, on pouffe discrètement et on se replonge dans son livre parce que sinon on risque de commettre un crétinicide.
Dans le bus, on voit toujours les mêmes gens, et à terme c'est une sorte de réunion de groupe quotidienne à laquelle on assiste. De fait, on tente de faire connaître aux autres passagers ses goûts. On peut par exemple sortir fièrement dès son arrivée un bouquin de Desproges, de Houellebecq ou de Vian en espérant que les gens remarquent cette preuve d'intelligence. On peut tenter de faire croire qu'on a des relations sociales poussées en restant le trajet complet avec un téléphone collé à l'orifice oral ; de préférence on parlera fort pour que les gens comprennent que l'affaire qui nous préoccupe est de la plus haute importance, ou que la personne avec qui on discute est super-hypra-cool. On peut également s'enfermer dans l'écoute de musique avec un lecteur MP3 ; l'ennui étant que s'il est louable de vouloir pousser le son au maximum de sorte que les partenaires de voyage s'esbaudissent de nos goûts musicaux, lesdits partenaires ne perçoivent généralement que les percussions ; du coup ils pensent qu'on écoute de la merde. Ce qui peut aussi être le cas. Si l'on prend le bus avec des amis, on préfèrera se loger au fond. S'il s'agit d'un groupe d'adolescents mâles, les conversations tourneront essentiellement autour du cul et s'émailleront de rires gras et de mots grossiers qu'on a pourtant appris à ne pas utiliser ; mais utiliser des gros mots ça fait rebelle.
Vient enfin le moment tant attendu de la descente ; après tout c'est pour ça qu'on est monté. On peut alors repérer les néophytes, si cela n'a pas été fait lorsqu'ils ont composté leur ticket à l'envers ou lorsqu'ils se sont cassés la gueule sur un coup de frein un peu sec. Le néophyte, à l'approche de la descente, se met subitement à paniquer ; c'est génétique. Ainsi, dès que le bus a dépassé l'arrêt précédant celui où il doit descendre, le néophyte se lève précipitamment et appuie frénétiquement sur le bouton rouge de demande d'arrêt. Il vérifie que la lumière au dessus du chauffeur s'est allumée ; il se cale alors devant la porte. Les pieds sont parallèles, le regard est vif, l'adrénaline monte. Dix mètres avant l'arrêt, c'est l'explosion dans le cortex du néophyte ; il mitraille violemment le bouton d'ouverture des portes alors même que le bus roule encore. Si, dans les deux secondes suivant la stabilisation du véhicule, les portes ne sont pas ouvertes, c'est le drame. Le néophyte se met alors à brailler ''la poooorte'' à l'intention du chauffeur. En cas d'absence de réaction, le néophyte se précipite vers l'avant, engueule le conducteur et bouscule les gens en train de monter pour être sûr de toucher le trottoir. Il a frôlé la mort et en est conscient. Il est sauvé, essouflé mais sain, et jure qu'on ne l'y reprendra plus. Il peut y avoir chez les néophytes des cas de pétage de plomb ; j'ai par exemple vu une femme tirer violemment sur le système de secours pour ouvrir les portes tant elle était effrayée de voir que le bus mettait du temps avant de trouver une place sur l'aire du terminus. Son regard était empli de frayeur et d'incompréhension ; j'avais personnellement simplement envie de la tuer. Dans d'autres cas, le néophyte oublie tout simplement de faire attention à l'endroit où il doit descendre ; se rendant compte de son erreur, il parcourt les trois mètres le séparant de la sortie en une demi-seconde, et tue deux personnes au passage.
Les comportements du néophyte diffèrent en tous points de ceux de l'habitué. L'habitué se lève tranquillement, demande paisiblement l'arrêt, attend gentiment que le bus soit stoppé avant d'appuyer sur le bouton d'ouverture des portes, et si par hasard les portes ne s'ouvrent pas à sa demande, il se contente d'attendre le prochain arrêt ; après tout un peu de marche n'a jamais tué personne. L'habitué ne tombe jamais dans le bus ; du reste il peut faire tout le voyage debout sans se tenir nulle part ; c'est un vrai surhomme. Pour un peu, il pourrait presque exécuter quelques mouvements de gymnastique histoire de divertir la galerie pendant le trajet.
On sort alors de ce lieu, éreinté par nos observations, courbaturé par notre position, emmerdé par ces vieux cons, exaspéré par ces jeunes fions, égayé par tous ces moutons.
Et là, comme dirait le commissaire Bougret à son fidèle adjoint Charolles : EN TURE VERS DE NOUVELLES AVENROUTES !
14:43 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : vie quotidienne, bus
lundi, 03 mars 2008
Panne technique
Juste un petit billet rapide pour vous signaler que, si en ce moment je ne poste plus rien, c'est tout simplement parce que mon PC m'a lâchement abandonné (Windows, Microsoft, panne, tout ça quoi... ).
Je n'ai alors plus que le PC de mon père pour pouvoir venir sur Internet de chez moi (de la Fac je me sens pas trop de poster d'articles, en plein cours ^^), et donc je préfère, pendant quelques jours encore, ne rien poster afin de revenir plus en forme quand mon nouvel ordinateur sera là.
Petit bonux tout de même, histoire de pas perdre la main j'ai simplement posté ma critique cinéma de Sweeney Todd (que vous trouverez juste en dessous de cet article)... je pensais le faire avant, mais bon, hein...
Voilà c'est tout, en tout cas ça me fait bien plaisir de voir que malgré ça vous êtes assez nombreux à passer par ici chaque jour (pour un blog qui a débuté il y a 2 mois, je suis plutôt satisfait, même si le nombre de commentaires n'est pas proportionnel aux nombres de visites (en même temps je cherche pas à avoir des tonnes de commentaires)), et encore désolé pour cette légère "gêne".
À bientôt les d'jeunz, stay tuned !
Portez-vous bien ;)
00:21 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
[Cinema] Sweeney Todd

"Sweeney Todd" de Tim Burton (USA) ; avec Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Alan Rickman, Timothy Spall, Sacha Baron Cohen, Jamie Campbell Bower...
Après 15 ans passés dans les geôles australiennes, le barbier Benjamin Barker revient à Londres, bien décidé à se venger du juge Turpin, qui le fit accuser à tort afin de lui ravir sa femme et sa fille. Sous le pseudonyme de Sweeney Todd, il s'installe au-dessus de l'échoppe de tourtes à la viande tenue par Mme Lovett. Tous deux vont bientôt se livrer à un étrange commerce...
Ouch !
Alors là, oui, autant être prévenu tout de suite : le nouveau Tim Burton c'est "ça passe ou ça casse", hein !
Gageons même que pour beaucoup, ce sera irrémédiablement "ça casse".
Malheureusement...
Parce que le parti pris du film, et donc sa forme, sont pour le moins étranges, culottés, étonnants et... sacrément déroutants.
C'est le moins qu'on puisse dire...
Passé un générique kitsch et grand'guignolesque, torché en mauvaises images de synthèse, le film s'ouvre en terrain burtonien connu : rues de Londres la nuit, le pavé humide de pluie, le smog, la silhouette inquiétante d'un bateau sur la Tamise...
Le décor est plutôt bien planté, les premiers protagonistes apparaissent, l'un d'eux ouvre la bouche...
Et la, patatra, c'est le choc !
Bien entendu, on avait été prévenus du côté musical de la chose...
Mais rien ne nous préparait à ça !
Bon, ce n'est pas tout à fait 100% musical (comme l'était "Evita", par exemple) mais presque.
Il doit bien y avoir ici 80% de chant contre 20 de dialogues.
Rien que ça, ça déstabilise...
Ensuite, depuis quelques années, nous sommes sevrés de comédies musicales qui font la part belle au disco, à la pop, voire même au rock.
Rien de tout cela ici : c'est du spectacle à l'ancienne, made in Broadway, traçant sa route à grands coups de trompettes, de cordes et de chant emphatique, limite lyrique, voire même pompier.
Un spectacle dans lequel le livret, vu l'importance du chant, raconte toute l'histoire.
Ce qui donne des passages chantés où ce qui est dit importe parfois plus que la manière.
D'ou des phrases rythmiquement bancales, des rimes foireuses et du "texte chanté", du genre "Je vais te couper la têêêêête", voire "Paaasse moi le seeeel et tant qu't'y es, fait péteeeer la moutaaaaarde".
Ah ben ouais, j'avais prévenu, hein...
Même le plus endurci des amateurs de "musicals" (dont je suis), risque d'avoir besoin d'un petit temps de latence pour s'habituer au bazar... Vingt bonnes minutes, pour les moins farouches.
Quant aux autres...
Les autres, eh bien il y a des chances qu'ils passent à côté du truc.
Et ce sera dommage car, au-delà du côté duraille de la partie musicale, "Sweeney Todd" est quand même un beau retour aux sources pour Burton après deux ou trois films qui tenaient plus du conte, initiatique ou non.
Un retour aux sources sombre et gore (très gore, d'ailleurs, même si souvent le sang ressemble à de la grenadine).
Avec une photo splendide et surtout une direction artistique à couper le souffle, Burton rend un hommage magnifique tour à tour à la Hammer, à Mario Bava et à l'expressionisme allemand.
Avec aussi le très impressionnant décor de Londres - entièrement reconstitué en studio, évidemment - la gestuelle exagérée de ses acteurs, le côté too much de leurs maquillages et l'hémoglobine qui coule à flot, "Sweeney Todd" devient une fable gothique et macabre, pleine d'humour noir et imprégnée d'une assez réjouissante cruauté.
Une comédie musicale à la fois romantique et plus noire que noire qui tient tout autant de la farce que du drame et qui se déroule implacablement jusqu'à une fin admirable de pessimisme.
Et surtout, un vrai divertissement, pur et dur, au cours duquel on ne regarde jamais sa montre et dont les deux heures passent à toute vitesse.
Et qui arrive aussi, grâce il est vrai au talent de ses interprètes (Depp en tête, dont le timbre de voix fait parfois bizarrement penser à Bowie) à faire presque oublier ce pari sacrément gonflé, celui qui nous avait tant perturbé dès les premières minutes du film...
Ils chantent, nom de Dieu, ils chantent !
00:19 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : critique, cinema, sweeney todd



