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vendredi, 25 avril 2008
[Fiction] Révélation
Je viens de me réveiller. Je suis debout, présent, les yeux ouverts, et ce, depuis plusieurs jours. Mais ce n'est que maintenant que je me réveille. Face à la glace de la salle de bains. Le grand miroir qui permet de se contempler, même depuis la baignoire. C'est ma femme qui a voulu ça. Une grande glace dans laquelle on pourrait se voir pendant qu'on fait l'amour. Alors j'ai fait en sorte qu'elle l'obtienne. Même si je trouve glauque de me regarder. Elle, ça l'excitait. Et je suis assis sur le rebord de cette magnifique baignoire à bulles marbrée et dorée, large et spacieuse. Dans mon jean sale. Taché de mon urine. Sali de ma transpiration, de mon sang, de ma crasse, de mes peurs et mon angoisse profonde, du pus de mes boutons de stress, de ma saleté de ne pas m'être lavé depuis ces jours et ces nuits qui viennent de passer sans m'en rendre compte. Je ne sais même plus depuis combien de temps je suis enfermé là dedans. Plus personne n'est ici.
J'ai une femme. Une femme et un enfant. Un garçon. Un petit garçon. Et ils sont tous les deux absents. Ils sont partis. Elle a essayé de me résonner, de m'engueuler. Elle m'a hurlé de sortir de cette foutue salle de bains, de la laisser aller pisser, se laver, laisser le gosse se brosser les dents, les laisser avoir une vie normale. J'ai fait la sourde oreille, et j'ai déplacé l'armoire moderne blanche devant la porte. Juste au cas où. Elle a envoyé notre fils chez sa grand-mère quelques jours, le temps que je me calme m'a-t-elle avoué au travers de la porte et de l'armoire un soir tranquille. Pendant que je restais sur ce carrelage qui était de moins en moins brillant, se recouvrant peu à peu de traces marron, grisâtres, que les joints noircissaient et que l'atmosphère s'épaississait à cause du manque d'air, je l'ai entendue pleurer de ne pas comprendre ce qui se passait. Je l'ai entendue casser des assiettes, y compris ce service en porcelaine, cadeau de mariage que j'avais toujours détesté sans m'en rendre compte. Je l'ai également entendue s'arracher les ongles en griffant la porte derrière laquelle j'étais enfermé. Elle n'avait aucune idée de ce qui me prenait, de pourquoi d'un coup, j'avais agi de la sorte. Elle a longtemps parlé seule, pleine d'un désespoir atroce, assise ou allongée derrière la porte, dans ce grand couloir au parquet ancien. En robe de chambre, elle avait cessé de se changer, de manger. Elle pleurait tout le temps. Parfois en reniflant discrètement, parfois prise d'une rage folle pendant laquelle elle m'insultait de n'être qu'un con, et autres mots à la fois pires et sincères. Elle m'a supplié de lui parler, de lui répondre. Elle voulait que l'on parle, que je lui explique ce geste inconsidéré, ce mutisme, cette folie qui m'avait attrapé et qui m'avait forcé à m'enfermer et me couper du monde.
Quelques fois, elle m'a demandé si j'allais bien.
Je n'ai pas émis le moindre son. Mais quand elle menaçait d'appeler les secours, je tapotais contre le rebord de la baignoire émaillée avec mes ongles qui maintenant étaient bien longs pour qu'elle comprenne que ce n'était pas nécessaire. Ma barbe me démangeait, et je m'arrachais des bouts de peau qui restaient coincés dans mes poils. Mes cheveux collaient, et ma femme continuait de pleurer, de se morfondre. Elle souffrait d'une douleur insupportable, telle que les mots ne peuvent retranscrire. Elle en arrivait à ne plus être capable de parler. Des sons mêlés de larmes, de sanglots et de quintes de toux émanaient de son être. Des râles d'une douleur indicible.
Comment pouvais-je lui faire subir telle épreuve, qu'avait-elle fait, que devenions-nous... Je ne savais pas lui répondre, alors je ne disais rien. Ma barbe se contentait de récolter le sel que les larmes laissaient aller, mes yeux gonflés, ma gorge serrée, mes poings fermés si fort que mes mains en saignaient.
Et puis un jour, en me réveillant, je n'ai plus rien entendu. Plus un bruit, ni un cri. Rien. Elle était partie. Des jours sont passés sans que je puisse les compter. J'avais un peu plus maigri à chaque fois que j'osais me regarder dans cette grande glace. Je m'y voyais flou sans pouvoir dire si c'était à cause de mes yeux qui flanchaient d'avoir autant pleuré, ou de la saleté et de l'air moite qui se déposaient petit à petit sur le verre.
Je ne ressemble plus à rien depuis bien longtemps. Bien avant que mes traits se tirent et que mon organisme s'affaisse dans cette salle de bains aux effluves putrides.
J'en ai eu assez de cette vie qui était la mienne, qui m'avait dépossédé de moi. J'avais fui les remises en question de la vingtaine, j'avais gravi les échelons de la scolarité et de mon emploi comme un forcené, accumulant les succès et les félicitations. Je croulais sous le travail et j'étais heureux. J'avais une femme magnifique, cochonne à souhait, souriante et serviable, un enfant mignon, bien formé, en bonne santé et qui semblait déjà brillant. J'avais tout. Et pourtant, je n'avais rien. Je lisais, je me tenais informé, j'étais curieux et intelligent.
Et puis j'ai craqué. Je commençais à sentir que quelque chose n'allait pas, qu'un changement s'opérait, mais j'étais bien incapable de déceler si c'était moi, ou si tout autour de moi subrepticement s'écroulait. Et le masque est tombé.
Mais il m'a fallu toutes ces journées d'isolement, à encaisser la vraie souffrance que je provoquais, à fuir tout ce qui me définissait, attendre de voir mon entourage abandonner, refuser, se désagréger. J'ai pu ouvrir les yeux, et finalement sourire. Je suis parvenu à détruire tout ce qui était moi, qui m'emprisonnait. Un papier a été glissé sous la porte. Je l'ai vu malgré l'armoire. La maison est à vendre. Je suis tellement faible que j'ai du mal à bouger.
Un autre papier. Je n'entends pourtant plus aucun bruit. La maison est vendue. Il me faut vider les lieux rapidement. Je ne ressens même plus la puanteur. Mon pantalon est rigide. Mes mains noires. Je ne vois plus d'un oeil. J'ai une narine bouchée. Je force pour me hisser jusqu'au goulot de la baignoire dans laquelle je vis depuis maintenant trop longtemps. J'ai du mal à ouvrir le robinet.
J'ai au moins compris qui j'étais, même si c'est peut-être trop tard. Je me suis affranchi. Je peux tout recommencer. L'armoire est lourde. Elle ne bouge pas. Je suis enfin libre. Je suis moi. Plus rien ne me retient, je peux tout accomplir. Mais cette armoire refuse de se laisser déplacer. Je ne suis rien et ça me rend heureux. Pour de vrai. Je ne dois plus rien. Je souris des dents qu'il me reste. Je suis dans cette salle de bains et je suis libre.
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